L'ex-gouvernante, prude et sucrée, avait subi une rapide métamorphose. En devenant la compagne d'un vieux routier, elle avait pris les manières soldatesques et le ton impérieux et violent, qui, en somme, était l'expression de sa véritable nature, comprimée et fardée depuis longtemps à Briantes. Sa personne s'était développée avec la même exubérance. N'étant plus forcée de savourer en secret les liqueurs et les friandises dérobées, elle s'était livrée avidement à sa gourmandise. Abondamment pourvue d'argent, de vivres et de boissons par les soins de Macabre, qui prenait la part du lion dans le pillage, elle noyait chaque jour, dans la fumée des festins, le remords et le dégoût d'appartenir à une espèce de monstre.

Le plaisir de ne rien faire que chevaucher et commander était aussi pour elle une compensation. Les intempéries et les intempérances de sa nouvelle vie d'aventurière avaient donc altéré ses traits et presque subitement doublé son embonpoint. Sa figure, naturellement colorée, avait déjà pris les tons marbrés de la débauche et le violacé de la pléthore. Fière de sa riche crinière rousse, elle l'étalait sur ses épaules avec une affectation ridicule, et se couvrait sans discernement de tous les objets conquis par maître Macabre, en trahison bien plus souvent qu'en franche guerre.

Madame était donc fort pressée de manger et de boire après une assez longue chevauchée, et se faisait fête de connaître, enfin, la bonne cuisine de M. Pignoux, qu'elle avait entendu vanter si souvent à Briantes.

Peu lui importait que vingt-cinq bons soldats (très-méchants drôles, d'ailleurs, il ne faudrait pas s'y tromper) attendissent à la porte, le ventre creux. Le mécontentement que ses façons d'agir leur causaient ne la préoccupait nullement; elle ne doutait de rien, son amant imbécile lui ayant donné le grade de lieutenant et le commandement d'une partie de sa bande, qu'elle associait à ses profits quand elle était de bonne humeur, et qui, en somme, lui était dévouée par intérêt.

Les quinze nouveaux bandits qu'elle avait amenés, et qui prirent possession de la cuisine, tandis que les autres étaient relégués à l'écurie ou commandés pour le guet et la garde montante, se montrèrent tout d'abord très-pressés de la faire servir; ils comptaient sur ses restes, et, tandis que les uns dressaient la table en bousculant et injuriant les valets, les autres talonnaient le chef Bois-Doré, sa prétendue femme et Mario, le marmiton improvisé, pour qu'ils eussent à satisfaire la lieutenante au plus vite.

Voilà pourquoi il ne fallut plus songer à échanger des observations, ni à regarder la porte. Il fallait cuisiner, et l'on cuisinait à tour de bras.

Ce fut une des aventures de la vie du marquis où il se montra à la hauteur des événements.

Il fit des ragoûts dignes d'un meilleur sort, saupoudra et dressa les mets, graissa la poêle et fit sauter l'omelette avec des allures d'une maestria qui finit par imposer le respect à ces mécréants, en dépit de leur impatience.

Au moment de servir la soupe, le marquis vit Jacques Bréchaud allonger le bras comme pour saler sur nouveaux frais. Il repoussa machinalement cet inutile concours; mais l'insistance du brèche-dents l'étonna, et, lui saisissant la main, il trouva à son sel un aspect singulier.

—Laissez donc faire, dit Jacques, ils aiment ça, la soupe salée!