—Ah! c'est vous, monsieur le marquis! répondit un de ces hommes effarés. Il faut rentrer chez vous, et nous battre derrière les murailles; car voici les reîtres. M. d'Ars, averti de leur approche par M. Mario, s'est porté à leur rencontre, et il est aux prises avec eux. Mais que voulez-vous faire contre ces gens-là? On dit qu'un reître est plus fort et plus méchant que dix chrétiens, et, d'ailleurs, ils ont du canon; ils s'en seraient déjà servis contre nous s'ils n'avaient pas craint de tirer sur les leurs, dans le pêle-mêle où les a mis M. d'Ars.
—M. d'Ars s'est conduit sagement et bravement, mes enfants! dit le marquis; et, si la peur des reîtres vous a fait tourner bride, vous n'êtes dignes ni de son service ni du mien. Allez donc vous cacher derrière les murs; mais, moi, je vous avertis que, si je suis forcé de reculer et de me renfermer chez moi, je vous en ferai déguerpir comme gens qui mangent trop et ne se battent point assez.
Ces reproches en ramenèrent plusieurs; les autres prirent la fuite: ces derniers appartenaient presque tous à Guillaume.
C'étaient pourtant d'assez braves gens; mais les reîtres avaient laissé dans le pays de si terribles souvenirs, et la légende y avait ajouté tant d'effroyables merveilles, qu'il fallait être deux fois brave pour les affronter.
Le marquis, accompagné des meilleurs, qui déjà rougissaient de leur panique, eut bientôt rejoint Guillaume, qui chargeait héroïquement le capitaine Macabre.
La nuit, qui était devenue très-claire, avait permis à Guillaume de s'embusquer pour leur tomber sus et les empêcher d'aller canonner le château; car ils avaient effectivement une petite pièce de campagne dont Bois-Doré, prisonnier à Étalié, n'avait pas soupçonné l'existence.
Tout le monde sait qu'il suffisait d'un méchant canon pour battre ces petites forteresses, habilement disposées pour soutenir les assauts du moyen-âge, mais très-impuissantes devant les ressources de la nouvelle artillerie de siége. Les plus redoutables châteaux de la féodalité, en Berry, se sont écroulés comme des jeux de carte sous Richelieu et sous Louis XIV, dès que le pouvoir central a voulu en finir avec la noblesse armée; et l'on s'étonne du peu de soldats et de boulets qui ont suffi à cette grande exécution.
Le marquis ne devait donc, à aucun prix, laisser envahir les abords du manoir, et il courut soutenir Guillaume, qui se conduisait en homme de cœur, malgré la désertion de la plus grande partie de son monde.
Mais il fallut bientôt plier sous l'effort des reîtres, qui avaient l'avantage du terrain aussi bien que du nombre, sur le revers du talus, et la partie semblait perdue, lorsqu'on entendit, sur les derrières de la troupe ennemie, les rumeurs d'un combat, comme si elle se trouvait prise en queue et en tête simultanément.
C'était M. Robin de Coulogne qui arrivait avec son monde au bon moment. Sa lenteur était un fait providentiel. S'il eût suivi les reîtres de plus près, il les eût rejoints plus tôt et n'en eût probablement pas eu bon marché.