Le roi l'avait joué: d'abord, il n'avait pas voulu mourir; ensuite, il avait négocié la paix à son insu. Et puis la reine-mère avait repris quelque crédit. Richelieu avait obtenu le chapeau de cardinal, et, malgré tous les soins de M. le Prince, approchait insensiblement du pouvoir.

Condé ne fit que traverser la province et la ville. Il ne croyait plus à l'astrologie, il devenait dévot par désappointement. Il avait fait un vœu à Notre-Dame-de-Lorette.

Il partit pour l'Italie sans s'occuper en aucune façon des affaires de sa province. M. Biet, sentant que les huguenots allaient rentrer en possession de leur liberté de conscience, et qu'il aurait mauvaise grâce à se faire arracher la liberté de Lauriane, alla lui-même, avec le marquis, la chercher au couvent.

Les religieuses la quittèrent avec regret, témoignant de sa douceur et de sa politesse.

Lauriane avait beaucoup souffert durant ces cinq mois de contrainte morale; elle aussi avait pâli et maigri; elle avait suivi, sans se plaindre, tous les exercices religieux avec une contenance ferme et respectueuse, priant Dieu de toute son âme devant les autels catholiques, et s'abstenant, d'ailleurs, de toute réflexion qui eût pu blesser les saintes filles de l'Annonciade. Mais, lorsqu'on l'engagea à faire acte de renonciation, elle salua comme pour dire: J'entends, et garda un silence opiniâtre à toutes les questions qui lui furent faites. Ce n'est pas lorsque son père était peut-être sous la hache du bourreau qu'elle pouvait proclamer sa liberté de conscience. Elle se tut et endura les obsessions avec le stoïcisme d'un patient qui aurait les mains liées et entendrait bourdonner les mouches autour de sa tête sans les pouvoir écarter, mais sans vouloir seulement cligner l'œil.

En toute autre occasion, elle témoignait du respect aux sœurs, et les apaisait par d'exquises obligeances. Un esprit vraiment chrétien régnait heureusement parmi elles. On fit des vœux pour sa conversion, on pria pour elle, et on la laissa tranquille. Ce fut miracle: ailleurs, Lauriane eût pu, en désespoir de cause, être accusée de magie et condamnée aux flammes temporelles: c'était la dernière ressource, quand les persécutés venaient à bout de ne pas se laisser convaincre d'hérésie par leurs aveux.

Enfin, le 30 novembre, nos personnages, pleins d'espoir et de joie, rentrèrent au manoir de Briantes.

On avait reçu de bonnes nouvelles de M. de Beuvre. Il avait écrit bien des fois; mais ses courriers avaient été interceptés ou infidèles. Il allait arriver; il arriva, en effet. On lui fit de grandes fêtes; après quoi, on parla de se séparer.

Il était convenable que Lauriane retournât dans son château, et le gros de Beuvre se trouvait à l'étroit dans le petit manoir de Briantes. Lauriane ne devait pas montrer à son père qu'elle eût la moindre répugnance à reprendre la vie avec lui. Elle n'en éprouvait certainement pas, tant elle était heureuse de le retrouver! Cependant elle ressentit une sorte de mélancolie soudaine et involontaire, dès qu'elle rentra dans le triste château de la Motte.

Les beaux messieurs de Bois-Doré lui avaient fait la conduite et devaient, à la prière de son père, rester deux ou trois jours auprès d'elle. Mercédès et Jovelin étaient de la partie. Ce n'était donc pas la sensation de l'isolement qui déjà s'emparait d'elle; ne pouvait-on pas d'ailleurs, et ne devait-on pas se revoir presque tous les jours?