C'était l'armée française en marche sur le duc de Savoie, c'est-à-dire sur l'Espagne et l'Autriche, ses bonnes alliées.

Le roi et le cardinal gravissaient la montagne en dépit d'un froid rigoureux. On hissait le canon à travers les neiges. C'était une de ces grandes scènes que le soldat français a toujours su si bien jouer dans le cadre grandiose des Alpes, sous Napoléon comme sous Richelieu, et sous Richelieu comme sous Louis XIII, sans s'amuser à faire dissoudre les roches, comme on l'attribue au génie d'Annibal, et sans employer d'autre artifice que la volonté, l'ardeur et la gaieté intrépides.

Dans un de ces sentiers que la neige piétinée creusait parallèlement sur le chemin, deux cavaliers se trouvèrent monter cote à côte l'escarpement de la montagne qui plonge vers la France.

L'un était un jeune homme de dix-neuf ans, robuste et d'une souplesse de mouvements agréables à voir sous le gracieux costume de guerre de l'époque. Ce jeune homme était, quant aux couleurs, habillé à sa fantaisie. Son équipement et ses armes, autant que son isolement, annonçaient un gentilhomme faisant la campagne en volontaire.

Mario de Bois-Doré, on pense bien que je ne m'occupe pas ici d'un autre, était le plus beau cavalier de l'armée. Le développement de sa force juvénile n'avait rien ôté à l'adorable douceur de sa physionomie intelligente et généreuse. Son regard était celui d'un ange pour la pureté; mais la barbe naissante rappelait pourtant que ce garçon au céleste regard n'était qu'un simple mortel, et cette jeune moustache accusait doucement le pli d'un sourire un peu nonchalant, mais d'une bienveillance cordiale à travers sa mélancolie.

Une magnifique chevelure brune, d'un ton doux et bouclée naturellement, encadrait largement le visage jusqu'à la naissance du cou et retombait en une grosse mèche (la cadenette était plus que jamais de mode) jusqu'au-dessous de l'épaule. La face était finement rosée, mais plutôt pâle que vermeille. Une distinction exquise de type, aidée tout naturellement d'une exquise distinction de manières et d'habillement, était le principal caractère de cette apparition, qui n'appelait point le regard, mais dont le regard avait peine à se détacher quand il l'avait rencontrée.

Telle fut l'impression du cavalier que le hasard venait de placer auprès de Mario.

Ce cavalier avait une quarantaine d'années; il était maigre et blême avec des traits assez réguliers, des lèvres fort mobiles, un œil perçant et, au total, une expression de ruse tempérée par un penchant sérieux à la réflexion. Il était costumé d'une façon assez problématique, tout en noir et en courte soutanelle, comme un prêtre en voyage, mais armé et botté en militaire.

Son cheval sec et agile allongeait le pas tout autant que l'ardente et généreuse monture de son compagnon.

Les deux cavaliers s'étaient salués en silence, et Mario avait ralenti son cheval pour laisser le pas au voyageur, plus âgé que lui.