—Non; mon page dort contre la porte. Parle ici et hâte-toi, ou je te quitte.
—Écoute-moi donc, j'aurai vite tout dit. Tu sais que mon père a été pendu et ma mère brûlée!
—Oui, je me souviens que tu me le disais souvent. Après?
—Après? La Flèche m'a élevée pour me faire souffrir. C'est lui qui me rompait les os pour me rendre plus souple, et qui me portait dans une cage pour me rendre malade et furieuse. Il me montrait comme une bête désespérée qui mord tout le monde.
—Mais tu t'es affreusement vengée de lui?
—Oui, je l'ai étouffé avec du sable, des cailloux et de la terre, comme il criait:—«Au secours! j'ai soif! j'ai soif! Il avait un bras qui remuait encore et dont il voulait m'étouffer aussi. Mais, au péril de ma vie, je lui ai fait rentrer dans la gorge ce qu'il gardait de la sienne. Ne lui devais-je pas cela? N'était-ce pas mon droit? Vous l'eussiez peut-être sauvé, vous autres, et il vous eût payés comme Bellinde, qui, sans moi, eût réussi hier à vous empoisonner tous, toi, ton père et tes valets, afin, disait-elle, de justifier la prédiction que je t'avais faite devant témoins, et de garder ma renommée de devineresse.
—Et alors, toi, tu l'as donc?...
—Je lui devais cela aussi, à elle! Écoute, écoute mon histoire! Après m'être vengée de La Flèche, je m'étais cachée dans le pavillon du jardin. Je t'avais vu en colère contre moi, et j'attendais que cela fût passé. Je croyais que tu me chercherais, que tu t'inquiéterais de moi et que tu me garderais dans ton château pour m'aimer. Mais, vers le soir, tu es venu là avec la Lauriane, et tu lui as dit que tu voulais être son mari. Elle s'est raillée de toi; elle te trouvait trop jeune; à présent, c'est elle qui est trop vieille, Dieu merci! Et puis tu lui as dit que tu me haïssais, et j'ai bien entendu tout! Alors j'ai fait tomber une pierre sur elle pour la tuer, et je me suis bien cachée. Mais vous avez cru que la pierre était tombée toute seule, et vous m'avez laissée là.
»J'y ai passé la nuit, mourant de faim et de froid. J'étais furieuse; cela me soutenait. Je vous maudissais tous les deux, je me maudissais moi-même pour t'avoir déplu. Je voulais me laisser mourir; mais je n'en ai pas eu le courage, et, ne voulant plus rien de toi que je croyais haïr, j'ai été à Brilbault chercher l'argent de Sanche, que La Flèche m'avait fait voler, deux ou trois mois auparavant, dans la maison de la Caille-Bottée.
»Dans ce temps-là je ne savais pas le prix de l'argent, et, par haine de La Flèche, j'avais tout rendu à Sanche, qui l'avait si bien caché qu'il pouvait gouverner les bohémiens avec des promesses et quelques écus de temps en temps. Mais, moi, je savais où il l'avait enfoui, son trésor, et il en restait beaucoup; du moins, beaucoup pour moi qui avais besoin de si peu. J'en fis plusieurs parts et je les cachai en divers endroits.