—Non, certes! répondit-elle. Et c'est parce que M. de Rohan a voulu cette alliance de folie, de honte et de désespoir, que j'attendais ici la fin des événements sans vouloir m'y intéresser davantage.
—Voyez-vous bien, Lauriane, que rien ne nous sépare plus. Si je ne suis pas l'homme de bien et de savoir que je voudrais être, je crois du moins qu'à présent j'en sais autant et peux me battre aussi résolûment que les jeunes gens de vingt-cinq à trente ans, avec qui je viens de me trouver à l'armée.
»Quant à mon affection, Lauriane, j'en peux répondre pour toute ma vie. Je n'y aurai pas de mérite, je suis né fidèle, moi, et, depuis mon jeune âge, il m'a été impossible de trouver aimable et belle une autre femme que vous; j'ai mis mon cœur en vous dès le premier jour où je vous ai vue. Je ne me suis jamais déshabitué de vivre auprès de vous, et je n'ai jamais passé un jour à Briantes sans aller rêver à vous au lieu de jouer et de me distraire, aussitôt que je quittais mes études pour un instant. Ce que je pensais, ce que je vous disais, il y a huit ans, dans ce fameux labyrinthe, je le pense et je vous le dis encore.
»Je ne peux pas vivre heureux sans vous, Lauriane! Pour être heureux, il faut que je vous voie toujours. Je sais bien que je n'ai pas le droit de vous dire: Rendez-moi heureux! Vous ne me devez rien! mais peut-être que vous serez plus heureuse avec moi que vous ne l'étiez avec votre pauvre père et que vous ne l'êtes maintenant, seule, persécutée et obligée de vous cacher. Je n'ai pas besoin que vous soyez si riche; mais, si vous tenez à l'être, je ferai valoir vos droits dès que la paix sera faite; je vous défendrai contre vos ennemis.
»Mariée avec moi, vous serez libre de votre conscience, et, à l'abri de ma protection, vous prierez comme vous l'entendrez. Nous ne nous battrons pas pour nos autels, comme font, à cette heure, le roi et la reine d'Angleterre. Si vous tenez à un titre, je suis définitivement emmarquisé. Si vous n'êtes plus belle, cela, je n'en sais rien et ne le saurai jamais. Je vois bien que vous êtes changée. Vous voilà plus pâle et plus mince que lorsque vous aviez seize ans; mais, à mes yeux, vous êtes bien plus belle ainsi, et, ne l'eussiez-vous jamais été, il ne me semble pas que je vous eusse moins aimée.
»Donc, si le bonheur d'une femme est d'être belle pour celui qu'elle aime, aimez-moi, Lauriane, et vous aurez ce bonheur-là. Enfin, écoute, ma Lauriane, et laisse-moi te parler comme autrefois. J'ai eu bien de la soumission et du courage jusqu'à ce jour, ne m'ôte pas ma force; si tu veux attendre encore à me connaître comme ami et frère, j'attendrai que tu te fies en moi. Si tu veux que je retourne à la guerre, et, de vrai, c'est mon envie, viens au camp comme pupille et fille adoptive de mon père. Je ne te verrai que quand tu voudras, pas du tout, si tu l'exiges, jusqu'à ce que tu m'acceptes pour mari. Enfin, ne nous quitte plus; car, avec ou sans ton amour, nous sommes et voulons être toujours ta famille, tes amis, tes défenseurs, tes esclaves, tout ce que tu voudras que nous soyons, pourvu que tu nous permettes de t'aimer et de te servir.»
Lauriane pressa dans ses mains les mains du bon Mario.
—Tu es un ange, lui dit-elle, et il me faut du courage pour te refuser. Mais je t'aime trop pour lier ta brillante destinée à ma destinée finie et douloureuse; j'aime trop ton père pour lui vouloir causer ce chagrin...
—Mon père! tu doutes de mon père, à présent? s'écria Mario hors de lui. Ah! Lauriane! n'as-tu pas compris que le tien t'avait trompée! Dis donc que tu ne m'aimes pas, que tu ne m'as jamais aimé!...
En ce moment, on sonna avec force à la grille du couvent, et, une minute après, le marquis de Bois-Doré s'élançait dans le parloir et pressait tour à tour Mario et Lauriane dans ses bras.