—Or çà, messire Clindor, dit le marquis en souriant avec bonhomie au jeune garçon, qu'il avait, suivant son usage, affublé d'un nom tiré de l'Astrée, vous pouvez aller souper avec la Bellinde. Dites-lui d'avoir soin de vous, et nous laissez.—Attendez, fit-il au moment où le page allait se retirer, voilà une manière de marcher dont je me suis promis, tout ce jourd'huy, de vous reprendre. J'ai remarqué, mon bel ami, que vous endossiez des façons que vous croyez peut-être militaires, mais qui ne sont que vilaines. N'oubliez donc pas que, si vous n'êtes noble, vous êtes en passe de le devenir, et qu'un gentil bourgeois au service d'un homme de qualité est sur le chemin d'acquérir un petit fief et d'en prendre le nom. Mais de quoi vous servira que je vous aide à décrasser votre naissance, si vous travaillez à encrasser vos manières? Songez à faire le gentilhomme, monsieur, et non point le paysan. Or donc, ayez de l'aisance, évertuez-vous à poser les pieds tout entiers par terre en marchant, et non à entamer le pas par le talon, pour finir sur l'orteil; ce qui fait ressembler votre allure et le bruit de vos souliers à l'amble d'un cheval de meunier. Sur ce, allez en paix, mangez bien et dormez mieux, ou sinon, gare aux étrivières!
Le petit Clindor, dont le nom véritable était Jean Fachot (son père était apothicaire à Saint-Amand), reçut la mercuriale de son maître et seigneur avec grand respect, salua et s'en alla sur la pointe des pieds comme un danseur, afin de bien montrer qu'il ne posait pas les talons les premiers, puisqu'il ne les posait plus du tout.
Le vieux domestique, qui restait toujours le dernier, étant allé souper aussi, le marquis dit à son sourdelinier:
—Eh bien donc, mon grand ami, ôtez-moi aussi ce grand feutre et mangez-moi, sans crainte des valets, une bonne tranche de ce pâté et une autre de ce jambon, comme vous faites tous les soirs quand nous sommes tête à tête.
Maître Jovelin bégaya quelques sons inarticulés en signe de remerciement, et se mit à manger, tandis que le marquis sirotait lentement sa clairette, moins par gourmandise que par politesse pour lui tenir compagnie; car il est bon de dire que, si ce vieillard avait beaucoup de ridicules, il n'avait pas un seul vice.
Puis, pendant que le pauvre muet mangeait, le bon châtelain lui fit, à lui tout seul, la conversation, ce qui était pour le musicien une grande douceur, car personne autre ne prenait cette peine de parler à un homme qui ne pouvait pas répondre; on s'était habitué à le traiter comme un sourd-muet, en ce sens que, le sachant incapable de redire ce qu'il entendait, on ne se gênait pas pour mentir ou médire à ses oreilles. Le marquis seul l'entretenait avec beaucoup de déférence pour son noble caractère, pour ses grandes connaissances et pour ses malheurs, dont voici la courte histoire:
Lucilio Giovellino, natif de Florence, était un ami et un disciple de l'illustre et infortuné Giordano Bruno. Nourri des hautes sciences et des vastes idées de son maître, il avait, en outre, une grande aptitude pour les beaux-arts, la poésie et les langues. Aimable, éloquent et persuasif, il avait propagé avec succès les doctrines hardies de la pluralité des mondes.
Le jour où Giordano mourut dans les flammes avec la tranquillité d'un martyr, Giovellino avait été banni de l'Italie à perpétuité.
Cela s'était passé à Rome deux ans avant l'époque de notre récit.
Sous la main des tourmenteurs, Giovellino n'avait pas voulu accepter la solidarité de tous les principes de Giordano. Tout en chérissant son maître, il avait rejeté certaines de ses erreurs, et comme on n'avait pu le convaincre que de la moitié de son hérésie, on ne lui avait appliqué que la moitié de son supplice: on lui avait coupé la langue.