»Si vous fussiez venu de son temps, mon grand ami, vous n'eussiez point eu à vous tenir caché au fond de cette petite capitainerie; force ne vous eût point été de traduire votre nom en français, de céler votre science, de passer pour un pauvre sonneur de cornemuse, et de laisser croire aux gens d'ici que vous aviez été mutilé par les huguenots; notre brave primat vous eût pris sous sa protection, et vous eussiez imprimé vos belles pensées à Bourges, au grand honneur de votre nom et de notre province, tandis que nous n'avons pour archevêques que les trop hâtés valets du Condé.
»Oui, oui, j'en ai encore appris de belles, aujourd'hui, chez de Beuvre, sur le prince renégat de la foi de ses pères et des amitiés de sa jeunesse! il nous inonde de jésuites, et, si le pauvre Henri revenait à la vie, il verrait de plaisantes mascarades! M. de Sully est de plus en plus en disgrâce. Le Condé lui achète par menace toutes ses terres du Berry. Écoutez, il s'est fait donner le grand-bailliage et le commandement de la grosse tour. Le voilà roi de notre province, et l'on dit qu'il songe à devenir roi de France. Donc, les choses sont mal au dehors, et il n'y a sûreté qu'au dedans de nos petites forteresses, encore à la condition d'y être prudent et d'attendre avec patience la fin de tout ceci.
Giovellino prit la main que le marquis lui tendait par-dessus la table et la baisa avec cette éloquente effusion qui, chez lui, suppléait à la parole. En même temps, il lui fit comprendre, par ses regards et sa pantomime, qu'il se trouvait heureux près de lui, qu'il ne regrettait pas la gloire et le bruit du monde, et qu'il était bien disposé à la prudence, par crainte de compromettre son protecteur.
—Quant à ce jeune gentilhomme que vous m'avez vu introduire ici et fêter de mon mieux, poursuivit Bois-Doré, il faut que vous sachiez que je ne sais rien de lui, sinon qu'il est l'ami de messire Guillaume d'Ars, qu'il court un danger, et qu'il y a à le cacher et le défendre au besoin. Mais ne trouvez-vous pas surprenant que, de la journée, cet étranger ne m'ait point pris à part une seule fois pour me confier son cas, ou qu'il ne l'ait point fait lorsque naturellement, nous nous sommes trouvés ensemble en arrivant céans?
Lucilio, qui avait toujours un crayon et un cahier de papier près de lui sur la table, écrivit à Bois-Doré:
«Orgueil espagnol.»
—Oui! reprit le marquis, lisant, pour ainsi dire, avant qu'il eût écrit, tant il avait pris, depuis deux ans, l'habitude de deviner ses mots dès les premières lettres; «hauteur castillane,» voilà ce que je me suis dit aussi. J'ai connu bon nombre de ces hidalgos, et je sais qu'ils ne croient pas être impolis en manquant de confiance. Donc, il me faut pratiquer ici l'hospitalité à la mode antique, respecter les secrets de mon hôte et lui faire bon visage, comme à un ancien ami dont on croit tout le plus honorable du monde. Mais cela ne m'oblige point à lui donner la confiance qu'il me refuse, et c'est pourquoi vous avez vu que, devant lui, je vous ai laissé en un coin comme un pauvre musicien à gages. Et là-dessus, mon grand ami, je vous demande de m'excuser, une fois pour toutes, de tous les manquements d'affection et de civilité à quoi m'oblige le soin de votre sûreté, de même que pour ces habits sans luxe et sans grâce que je vous fais porter...
Le pauvre Giovellino, qui, de sa vie, n'avait été si bien mis et si tendrement choyé, interrompit le marquis en lui serrant les deux mains, et Bois-Doré fut ému en voyant de grosses larmes de reconnaissance tomber sur la grande moustache noire de son ami.
—Allons, dit-il, vous me payez trop, puisque vous m'aimez si bien!... Il faut que je vous récompense à mon tour, en vous parlant de la gentille Lauriane. Mais ce qu'elle m'a dit pour vous, faut-il vous le redire? Vous n'en serez pas trop faraud?... Non?... Allons, voici. D'abord:
«—Comment se porte votre druide?