»Son fils, aujourd'hui marquis de Bois-doré, et qui, de son baptême, avait nom Sylvain, eut tant à souffrir de cette humeur perverse, qu'il prit de bonne heure la vie tout au rebours, et montra aux prisonniers et aux vassaux de son père une douceur et des condescendances peut-être trop grandes de la part d'un homme de guerre envers des rebelles et d'un noble envers des inférieurs; à preuve que ces manières-là, qui auraient dû le faire aimer, le firent prendre en mépris par la plupart, et que les paysans, qui sont gent ingrate et méfiante, disaient de lui et de son père:
»—L'un poise (pèse) au-dessus de son droit, l'autre ne poise rien du tout.
»Ils tenaient le père pour un homme dur, mais entendu, hardi et capable, après les avoir bien pressurés et tourmentés, de les bien secourir contre les exactions de la maltôte et les pilleries des routiers de guerre; tandis que, selon eux, le jeune M. Sylvain les laisserait dévorer et fouler, faute de cœur et de cervelle.
»Or, un beau jour, comme M. Sylvain s'ennuyait fort, je ne sais ce qui passa par la tête du jeune homme; mais il s'enfuit du château de Briantes, où monsieur son père rougissait de lui, et, le tenant pour imbécile, ne lui eût jamais permis de sortir de page, et il s'alla joindre aux catholiques modérés, qu'on appelait alors le tiers parti. Vous savez que ce parti donna souventes fois la main aux calvinistes; si bien que, de faiblesse en faiblesse, M. Sylvain se trouva, un autre beau matin, huguenot et grand serviteur et amé du jeune roi de Navarre. Son père, l'ayant su, le maudit, et, pour lui faire pièce, imagina, en son âge mûr de se remarier et de lui donner un frère.
»C'était réduire à moitié l'héritage déjà assez mince de M. Sylvain, lequel, comme huguenot, pouvait perdre son droit d'aînesse; car le cheti'monsieur n'était pas bien riche, et ses terres avaient été maintes fois ravagées par les calvinistes.
»Mais voyez le bon naturel du jeune homme! Loin de se fâcher ou seulement se plaindre du mariage de son père et de la naissance de l'enfant qui lui rognait en deux ses futurs écus, il se redressa fièrement en apprenant la nouvelle.
»—Voyez-vous, dà! fit-il parlant à ses compagnons. M. mon père a passé la soixantaine, et le voilà qui engendre un beau garçon! Eh dà! c'est bonne race, dont j'espère tenir!
»Il poussa plus loin la débonnaireté; car, sept ans après, son père s'étant absenté du Berry pour aller avec le Balafré contre M. d'Alençon, et notre gentil Sylvain ayant ouï que sa belle-mère était morte, ce qui laissait l'enfant sans grande protection au château de Briantes, revint secrètement au pays pour le défendre au besoin, et aussi, disait-il, pour le plaisir de le voir et de l'embrasser.
»Il passa tout un hiver auprès du marmot, jouant avec lui et le portant sur ses bras, comme eût fait nourrice ou gouvernante; ce qui fit bien rire les gens d'alentour et penser qu'il était par trop simple et quasi innocent, comme ils disent pour parler d'un homme privé de raison.
»Quand le mauvais père revint après la paix de Monsieur, malcontent, comme vous pensez, de voir les rebelles mieux récompensés que les alliés, il se prit de fureur contre tout le monde, et contre Dieu même, qui avait laissé sa jeune dame mourir de la peste en son absence. Puis, ne sachant sur qui se venger, il prétendit que son fils aîné était revenu là, chez lui, à seules fins de faire périr par la sorcellerie l'enfant de sa vieillesse.