—C'est bon, c'est bon, Adamas! parle-moi d'autre chose. Récite-moi quelque poésie en faisant ma barbe, car je me sens triste, et je dirais volontiers comme M. d'Urfé, parlant d'Astrée, que «le rengrégement de mes ennuis trouble le repos de mon estomac et le respirer de ma vie.»

Numes célestes! monsieur, s'écria le fidèle Adamas, qui aimait à se servir des formules de son maître, c'est donc toujours le souvenir de votre frère?

—Hélas! il m'est revenu aujourd'hui tout entier, je ne sais pourquoi. Il y a des jours comme cela, mon ami, où une douleur endormie se réveille. C'est comme les blessures que l'on rapporte de la guerre. Sais-tu une chose à quoi la gentillesse de cet orphelin m'a fait songer, tout ce tantôt? C'est que je me fais vieux, mon pauvre Adamas!

—Monsieur plaisante!

—Non, nous nous faisons vieux, mon ami, et mon nom s'éteindra avec moi. J'ai bien quelques arrière-cousins dont je ne me soucie guère et qui perpétueront, s'ils le peuvent, le nom de mon père; mais, moi, je serai le premier et le dernier des Bois-Doré, et mon marquisat ne passera à personne, puisqu'il est tout honorifique et de bon plaisir royal.

—J'y ai souvent songé, et je regrette que monsieur ait eu la tête trop vive pour consentir à faire une fin à sa vie de jeune homme, en épousant quelque belle nymphe de ces contrées.

—Sans doute, j'ai eu tort de n'y pas songer. J'ai trop couru de belle en belle, et, bien que je n'aie guère rencontré M. d'Urfé, je gagerais qu'entendant parler de moi en quelque lieu, il m'a voulu peindre sous les traits du berger Hylas.

—Et quand cela serait, monsieur? Ce berger est un fort aimable homme, infiniment spirituel, et le plus divertissant, selon moi, de tous les héros du livre.

—Oui; mais il est jeune, et je te répète que je commence à ne plus l'être et à regretter fort amèrement de n'avoir point de famille. Sais-tu que vingt fois j'ai eu l'idée ou formé le souhait d'adopter quelque enfant?

—Je le sais, monsieur; toutes les fois que vous voyez un enfantelet joli et plaisant, cette idée vous reprend. Eh bien, qui vous en empêche?