—De la fièvre? Certainement, je l'ai bien vu!

—Vous plaît-il de me répéter, maintenant que j'ai toute ma tête, ce que vous m'avez dit à propos de l'apparition?

Madame d'Ionis hésita.

—Est-ce que votre mémoire a conservé le souvenir de cette apparition? me dit-elle d'un ton léger, mais en m'examinant avec une sorte d'inquiétude.

—Non, répondis-je, c'est très-confus maintenant; confus comme un songe dont on a enfin conscience et que l'on ne pense plus à ressaisir.

Je mentais avec aplomb; madame d'Ionis en fut dupe, et je vis qu'elle mentait aussi, en prétendant ne m'avoir parlé, dans la bibliothèque, que de l'effet du manuscrit, pour s'accuser de me l'avoir prêté dans un moment où j'étais déjà fort agité. Il fut évident pour moi qu'elle m'avait dit là-dessus, la veille, dans un mouvement d'effroi devant mon état mental, des choses qu'elle était maintenant bien aise que je n'eusse pas entendues; mais je ne soupçonnai pas ce que ce pouvait être. Elle me voyait tranquille, elle me croyait guéri. Je parlais avec assurance de ma vision, comme d'un accès de fièvre chaude. Elle m'engagea à n'y plus penser du tout, à ne jamais m'en tourmenter.

—N'allez pas vous croire plus faible d'esprit qu'un autre, ajouta-t-elle; il n'y a personne qui n'ait eu quelques heures de délire dans sa vie. Restez encore deux ou trois jours avec nous; quoi qu'en dise le médecin, je ne veux pas vous renvoyer, faible et pâle, à vos parents. Nous ne parlerons plus du procès, c'est inutile; j'irai voir votre père et en causer avec lui, sans vous en tourmenter davantage.

Le soir, j'étais tout à fait guéri; j'essayai de pénétrer dans mon ancienne chambre, elle était fermée. Je me hasardai à demander la clef à Zéphyrine, qui répondit l'avoir remise à madame d'Ionis. On ne voulait plus y loger personne jusqu'à ce que la légende, récemment exhumée, fût oubliée de nouveau.

Je prétendis avoir laissé quelque chose dans cette chambre. Il fallut céder: Zéphyrine alla chercher la clef et entra avec moi. Je cherchai partout sans vouloir dire ce que je cherchais. Je regardai dans le foyer de la cheminée et je vis, sur les pierres disjointes, les égratignures fraîches que Baptiste y avait faites avec son couteau. Mais qu'est-ce que cela prouvait, sinon que, dans ma folie, j'avais fait chercher là un objet qui n'existait que dans le souvenir d'un rêve? J'avais cru trouver une bague et la mettre à mon doigt. Elle n'y était plus, elle n'y avait sans doute jamais été!

Je n'osai même plus interroger Baptiste sur ce fait. On ne me laissa pas seul un instant dans la chambre aux dames et on la referma dès que j'en fus sorti. Je sentis que rien ne me retenait plus au château d'Ionis et je partis le lendemain matin, furtivement, pour échapper à la conduite en voiture dont on m'avait menacé.