—C'est lui! s'écria-t-elle, je parie que c'est lui qui arrive! Venez avec moi à sa rencontre.

Je la suivis, tout enivré. Elle m'avait mis le flambeau dans les mains et courait devant moi, si svelte et si souple, que nul statuaire n'eût pu concevoir un plus pur idéal de nymphe et de déesse. J'étais déjà habitué à voir cet idéal costumé à la mode de mon temps. Sa toilette, d'ailleurs, était exquise de goût et de simplicité, et je voulus voir encore un rapprochement symbolique dans la couleur de sa robe de soie changeante, qui était d'un blanc mat, à reflets vert tendre.

—Voici M. Nivières, dit-elle en me montrant à son père, aussitôt qu'elle l'eut embrassé avec effusion.

—Ah! ah! répondit-il d'un ton qui me parut singulier et qui m'eût troublé, s'il ne fût venu à moi en me tendant les deux mains avec une cordialité non moins surprenante: ne vous étonnez pas du plaisir que j'ai à vous voir; vous êtes l'ami de mon fils, le mien par conséquent, et je sais, par lui, tout ce que vous valez.

Madame d'Ionis et Bernard accouraient; je trouvai Caroline embellie par le bonheur. Quelques moments après, nous étions tous réunis autour de la table, avec l'abbé de Lamyre, qui était arrivé dans la matinée, et la bonne Zéphyrine, qui avait fermé les yeux de la douairière d'Ionis quelques semaines auparavant, et qui portait le deuil comme toutes les personnes de la maison. Les d'Aillane, n'étant parents des d'Ionis que par alliance, s'étaient dispensés d'une formalité qui, de leur part, n'eût pu sembler qu'un acte d'hypocrisie.

Le souper ne fut pas bruyant. On devait s'abstenir de gaieté et d'expansion devant les domestiques, et madame d'Ionis sentait si bien les convenances de sa situation, qu'elle se contenait sans effort et maintenait ses hôtes au même diapason. Le plus difficile à rendre grave était l'abbé de Lamyre. Il ne pouvait se défendre de l'habitude de chantonner deux ou trois vers de couplet, en manière de résumé philosophique, à travers la conversation.

Malgré cette sorte de contrainte, la joie et l'amour étaient dans l'air de cette maison, où personne ne pouvait raisonnablement regretter M. d'Ionis, et où l'étroitesse d'idées et la banalité de cœur de la douairière avaient laissé fort peu de vide. On y respirait un parfum d'espoir et de délicate tendresse qui me pénétrait, et dont je m'étonnais de ne pas me sentir attristé, moi qui m'étais fiancé à l'éternelle solitude.

Il est vrai que, depuis ma liaison avec Bernard, je marchais à grands pas vers la guérison. Son caractère plein d'initiative m'avait arraché bon gré, mal gré, à mes habitudes de tristesse. En m'arrachant aussi mon secret, il m'avait soustrait à la funeste tendance qui me portait vers le détachement de toutes choses.

—Un secret sans confident est une maladie mortelle, m'avait-il dit.

Et il m'avait écouté divaguer, sans paraître s'apercevoir de ma folie: tantôt il avait semblé la partager, tantôt il m'avait adroitement présenté des doutes qui m'avaient gagné. J'en étais arrivé, la plupart du temps, à croire que, sauf l'inexplicable fait de la bague, mon imagination avait tout créé dans mes aventures fantastiques.