—En beau!... merci pour elle! Mais vous voyez, cette ressemblance vous impressionne; voilà pourquoi je me suis abstenu de vous la signaler d'avance.
—Je comprends que vous ayez craint de me suggérer des prétentions... que je ne puis avoir!
—J'ai craint de vous rendre amoureux d'une jeune personne qui ne pouvait prétendre à vous; voilà, mon cher ami, tout ce que j'ai craint. Tant que la situation de fortune de madame d'Ionis ne sera pas connue, nous devons nous considérer comme dans la misère. Votre père et le mien craignent que son mari n'ait tout mangé, et qu'en la nommant sa légataire universelle, il ne lui ait fait qu'une mauvaise plaisanterie. Dans ce cas, jamais nous n'accepterons la petite fortune qu'elle veut nous céder et à laquelle nos droits sont contestables, comme vous le savez de reste. Je ne l'en épouserai pas moins, puisque nous nous aimons, mais sans consentir à ce qu'elle me reconnaisse, par contrat, le moindre avoir. Alors, ma sœur, sans aucune espèce de dot,—car ma femme ne serait pas assez riche pour lui en faire une, et Félicie ne souffrira jamais qu'elle se gêne pour elle,—est résolue à se faire religieuse.
—Religieuse, elle? Jamais! Bernard, vous ne devez jamais consentir à un pareil sacrifice!
—Pourquoi donc, mon cher ami? dit-il avec un sentiment de tristesse et de fierté que je compris. Ma sœur a été élevée dans cette idée-là, et même elle a toujours montré le goût de la retraite.
—Vous n'y songez pas! Il est impossible qu'une personne aussi accomplie ne daigne pas consentir à faire le bonheur d'un honnête homme; il est encore plus impossible qu'un honnête homme ne se rencontre pas pour implorer d'elle ce bonheur!
—Je ne dis pas qu'il n'en sera peut-être pas ainsi! C'est une question que l'avenir résoudra, d'autant plus que, si madame d'Ionis reste un peu riche, je ne me ferai pas de scrupule de lui laisser doter ma sœur dans une limite modeste, mais suffisant à la modestie de ses goûts. Seulement, nous ne savons rien encore, et, dans tous les cas, j'aurais eu mauvaise grâce à vous dire: «J'ai une sœur charmante qui réalise votre idéal...» C'eût été vous dire: «Songez-y!...» c'eût été vous jeter à la tête une fille beaucoup trop fière pour consentir jamais à entrer dans une famille plus riche qu'elle, par la porte de l'exaltation d'un jeune poëte. Or, le raisonnement que j'ai fait, je le fais encore, et je vous prie bien sérieusement, mon cher ami, de ne pas trop remarquer la ressemblance de ma sœur avec la néréide.
Je gardai un instant le silence; puis, sentant malgré moi que cette recommandation me troublait plus que je ne m'y serais attendu moi-même, je lui dis avec une sincérité brusque:
—Alors, mon cher Bernard, pourquoi donc m'avez-vous amené ici?
—Parce que je croyais ma sœur partie. Elle devait rejoindre, à Tours, mon père, qui lui-même ne devait venir ici que dans une quinzaine. Les événements contrarient mes prévisions; mais je n'en suis pas moins tranquille pour ma sœur, ayant affaire à un homme tel que vous.