J'aimais, dans les conditions normales de la vie, un être au-dessus de la région ordinaire de la vie; un ange de bonté, de douceur, d'intelligence et de beauté idéales.
Elle me fit attendre l'espérance. Elle s'exprimait librement sur son estime et sa sympathie pour moi; mais, quand je parlais d'amour, elle montrait quelque doute.
—Ne vous trompez-vous pas, disait-elle, et n'avez-vous pas aimé avant moi, et plus que moi, certaine inconnue que mon frère n'a jamais voulu me nommer?
Un jour, elle me dit:
—Ne portez-vous pas là, au doigt, une certaine bague qui est pour vous un talisman, et, si je vous demandais de la jeter dans la fontaine, m'obéiriez-vous?
—Non certes! m'écriai-je, je ne m'en séparerai jamais, puisque c'est vous qui me l'avez donnée.
—Moi! que dites-vous là?
—Oui, c'est vous! ne me le cachez plus. C'est vous qui avez joué le rôle de la dame verte pour satisfaire madame d'Ionis, qui voulait vous faire décréter sa ruine et qui croyait trouver en moi la personne digne de foi dont son mari exigeait le témoignage. C'est vous qui, en cédant à sa fantaisie jusqu'à m'apparaître sous un aspect fantastique, m'avez tracé mon devoir conformément à la délicatesse et à la fierté de votre âme.
—Eh bien, oui, c'est moi! dit-elle; c'est moi qui ai failli vous rendre fou et qui m'en suis cruellement repentie quand j'ai su, tardivement, combien vous aviez souffert de cette aventure romanesque. On vous avait, une première fois, éprouvé par une scène de fantasmagorie où je n'étais pour rien. Quand on vous vit si courageux, plus courageux que l'abbé de Lamyre, à qui Caroline avait joué, pour se divertir, un tour semblable, on s'imagina pouvoir vous régaler d'une apparition qui n'avait rien de bien effrayant. Je me trouvais ici secrètement, car la douairière d'Ionis ne m'y eût pas soufferte volontiers. Caroline, frappée de ma ressemblance avec la nymphe de la fontaine, s'imagina de me coiffer et de m'habiller comme elle, pour me faire rendre mon oracle, qui ne fut pas conforme à ses désirs, mais auquel vous avez religieusement obéi, sans oublier un seul instant le soin de notre honneur. Je partis le lendemain matin, et on me laissa ignorer ensuite que vous aviez été gravement malade ici, à la suite de cette apparition. Quand vous eûtes une querelle avec Bernard, j'étais à Angers, et c'est moi qui vous renvoyai la bague que je vous avais fait trouver dans votre chambre. Cette circonstance avait été inventée par madame d'Ionis, qui possédait deux bagues pareilles, fort anciennes, et qui avait tout disposé pour notre roman. C'est elle qui vous l'a reprise ensuite pendant votre fièvre, dans la crainte de vous voir trop exalté par cette apparence de réalité, et préférant vous laisser croire que vous aviez tout rêvé.
—Et je ne l'ai pas cru! jamais! Mais comment aviez-vous repris possession de cette bague qui n'était pas à vous?