Le moine s'en alla en nous donnant la main, d'un grand air de franchise et de bonté. Quand il fut loin, Huriel, me prenant le bras, me ramena vers l'arbre où j'avais vu le carme en prières:
—Tiennet, me dit-il, je n'ai aucune méfiance de toi, et, si j'ai fait semblant de rappeler ce bon frère au silence, c'est pour le rendre prudent. Au reste, il n'y a guère de danger de son côté: il est le propre oncle de notre chef Archignat, et c'est, en outre, un homme sûr, toujours en bonnes relations avec les muletiers, qui l'aident souvent à transporter les denrées de sa collecte d'un lieu à l'autre; mais si je suis tranquille sur lui et sur toi, ce n'est pas une raison pour que je te dise ce que tu n'as pas besoin de savoir, à moins que tu ne le souhaites pour ne pas douter de mon amitié.
—Tu en feras ce que tu voudras, lui répondis-je. S'il est utile pour toi que je sache les conséquences de ta batterie avec Malzac, dis-les-moi, quand même j'aurais regret à les entendre; sinon, j'aime autant ne pas trop savoir ce qu'il est devenu.
—Ce qu'il est devenu! répéta Huriel, dont la voix sembla étouffée par un grand malaise; et il m'arrêta aux premières branches que le chêne étendait vers nous, comme s'il eût craint de marcher sur un terrain où je ne voyais pourtant nulle trace de ce que je commençais à deviner. Puis il ajouta, en jetant devant lui un regard obscurci de tristesse, et parlant de ce qu'il voulait taire, comme si quelque chose le poussait à se trahir:—Tiennet, te souviens-tu des paroles glaçantes que cet homme nous a dites au bois de la Roche? «Il ne manque pas de fosses dans les bois pour enterrer les fous, et ni les pierres, ni les arbres n'ont de langue pour raconter ce qu'ils ont vu!»
—Oui, répondis-je, sentant une sueur froide me passer par tout le corps; il paraît que les mauvaises paroles tentent le mauvais sort, et qu'elles portent malheur à ceux qui les disent.
Seizième veillée.
Huriel se signa en soupirant; je fis comme lui, et, nous détournant de ce mauvais arbre, nous passâmes notre chemin.
J'aurais voulu lui dire, comme le carme, quelque bonne parole pour le tranquilliser, car je voyais bien qu'il avait l'esprit en peine; mais, outre que je n'étais pas assez savant pour le prêche, je me sentais coupable aussi à ma manière. Je me disais, par exemple, que si je n'eusse point raconté tout haut l'histoire du bois de la Roche, Huriel ne se serait peut-être pas si bien souvenu du serment qu'il avait fait à Brulette de la venger, et que si je ne me fusse point porté le premier son défenseur devant les muletiers et les anciens de la forêt, Huriel ne se serait pas tant pressé d'en avoir l'honneur avant moi vis-à-vis d'elle.
Tourmenté de ces idées, je ne pus m'empêcher de les dire à Huriel et de m'accuser devant lui, comme Brulette s'était accusée devant Thérence.