—Laissons cela, répondit Huriel en fronçant un peu le sourcil, ce qui lui fit faire la grimace d'un homme qui souffre d'un grand trou à la tête, comme il l'avait justement tout frais sous son mouchoir rouge: toutes choses sont en la main de Dieu; et, dans notre famille, personne n'est pressé de faire son bonheur aux dépens de celui des autres. Il faut, quant à moi, que je parte, car je répondrais trop mal aux gens qui me demanderaient où a passé Malzac, et pourquoi on ne le voit plus au pays. Écoute seulement encore un mot sur Brulette et sur Joseph. Il est bien inutile de leur dire le malheur que j'ai fait. Excepté les muletiers, il n'y a que mon père, ma sœur, le moine et toi qui sachiez que quand l'homme est tombé, c'était pour ne plus se relever. Je n'ai eu que le temps de dire à Thérence tout bas: «Il est mort; il faut que je quitte le pays.» Maître Archignat en a dit autant à mon père; mais les autres bûcheux n'en savaient rien et ne souhaitaient point le savoir. Le moine lui-même n'y aurait vu que du feu, s'il ne nous eût suivis pour porter secours aux blessés, et les muletiers étaient tentés de le renvoyer sans lui rien dire; mais le chef a répondu de lui, et moi, quand j'aurais dû y risquer mon cou, je ne voulais pas que cet homme fût enterré comme un chien, sans prières chrétiennes.

»À présent, c'est à la garde de Dieu. Tu comprends donc, de reste, qu'un homme menacé, comme je suis, d'une mauvaise affaire, ne peut pas, de longtemps, songer à courtiser une fille aussi recherchée et aussi précieuse que Brulette. Seulement, tu peux bien, pour l'amour de moi, ne pas lui dire où j'en suis. Je veux bien qu'elle m'oublie, mais non qu'elle me haïsse ou me craigne.

—Elle n'en aurait pas le droit, répondis-je, puisque c'est pour l'amour d'elle...

—Ah! dit Huriel en soupirant et en passant sa main sur ses yeux, voilà un amour qui me coûte cher!

—Allons, allons, lui dis-je, du courage! Elle ne saura rien, tu peux compter sur ma parole; et tout ce que je pourrai faire pour qu'à l'occasion elle reconnaisse ton mérite, je le ferai bien fidèlement.

—Doucement, doucement, Tiennet, reprit Huriel; je ne te demande pas de te mettre de côté pour moi comme je m'y suis mis pour Joseph. Tu ne me connais pas autant, tu ne me dois pas la même amitié, et je sais ce que c'est que de pousser un autre en la place qu'on voudrait occuper. Tu en tiens aussi pour Brulette, et il faudra que, sur trois prétendants que nous sommes, deux soient justes et raisonnables quand le troisième sera préféré. Encore ne savons-nous point si nous ne serons pas pillés par un quatrième. Mais, quoi qu'il en advienne, j'espère que nous resterons amis et frères tous les trois.

—Il faut me retirer de l'ordre des prétendants, répondis-je en souriant sans dépit. J'ai toujours été le moins emporté, et, à présent, je suis aussi tranquille que si je n'y avais jamais songé. Je sais le secret du cœur de cette belle; je trouve qu'elle a fait le bon choix, et j'en suis content. Adieu donc, mon Huriel, que le bon Dieu t'assiste et que l'espérance t'aide à oublier cette mauvaise nuit!

Nous nous donnâmes l'accolade du départ, et je m'enquis du lieu où il se rendait.

—Je m'en vas, dit-il, jusqu'aux montagnes du Forez. Fais-moi écrire au bourg d'Huriel, qui est mon lieu de naissance et où nous avons des parents établis. Ils me feront passer tes lettres.

—Mais pourras-tu voyager si loin avec cette plaie à la tête? N'est-elle point dangereuse?