—Il y a que le chemin est mauvais, ma fille, dit le père en la prenant dans ses bras; viens, et ne te mets point les pieds dans l'eau; car vous saurez, dit-il à mon père, qu'elle est malade de fièvre pour avoir poussé trop vite en hauteur; voyez quelle grande vigne folle, pour une enfant d'onze ans et demi!
—Vrai Dieu, dit mon père, voilà un beau brin de fille, et jolie comme un jour, encore que la fièvre l'ait blêmie. Mais ça passera, et avec un peu de nourriture, ça ne sera pas d'une mauvaise défaite.
Mon père, parlant ainsi, avait la tête encore remplie du langage des maquignons en foire. Mais, voyant que la jeune fille avait laissé ses sabots sur la charrette, et qu'il n'était point aisé de les y retrouver, il m'appela, disant:
—Tiens, toi! tu es bien assez fort pour tenir cette petite un moment.
Et, la mettant dans mes bras, il attela notre jument à la place de l'âne bourdi, et sortit la charrette de ce mauvais pas. Mais il y en avait un second, que mon père connaissait pour avoir suivi plusieurs fois le chemin, et, me faisant appel de continuer, il marcha en avant avec l'autre paysan qui tirait son âne par les oreilles.
Je portais donc cette grande fillette et la regardais avec étonnement, car si elle avait la tête de plus que Brulette, on voyait bien, à sa figure, qu'elle n'était pas plus vieille.
Elle était blanche et menue comme un flambeau de cire vierge, et ses cheveux noirs, débordant d'un petit bonnet en mode étrangère, qui s'était dérangé dans son sommeil, me tombaient sur la poitrine et me pendaient quasiment jusqu'aux genoux. Je n'avais jamais rien vu de si bien achevé que son visage pâle, ses yeux bleu-clair, bordés de soies très-épaisses, son air doux et fatigué, et mêmement un signe tout à fait noir qu'elle avait au coin de la bouche et qui rendait sa beauté très-étrange et difficile à oublier.
Elle semblait si jeune que mon cœur ne me disait rien à côté du sien, et ce n'était peut-être pas tant son manque d'années que la langueur de sa maladie qui me la faisait paraître si enfant. Je ne lui parlais point, et marchais toujours sans la trouver lourde, mais ayant du plaisir à la regarder, comme on en sent devant toute chose belle, que ce soit fille ou femme, fleur ou fruit.
Comme nous approchions de la seconde gâne, où son père et le mien recommençaient, l'un à tirer son cheval, l'autre a pousser sa roue, la fillette me parla en un langage qui me fit rire, vu que je n'en comprenais pas un mot. Elle s'étonna de mon étonnement, et, me parlant alors comme nous parlons:
—Ne vous ruinez pas le corps à me porter, dit-elle, je marcherai bien sans sabots: j'y suis aussi habituée que les autres.