—Eh bien, quel procès Huriel a-t-il gagné? Cette fillette-là demeure donc bien loin, puisque le pauvre garçon est parti pour le Forez?

Joseph resta un moment à songer; puis il reprit:—Il n'en est pas moins vrai qu'il avait raison, quand il disait qu'entre le commandement et le silence, il y avait la prière. Ça revient toujours un peu à ton premier dire, qui était que, pour être écouté, il ne faut point trop aimer. Celui qui aime trop est craintif; il ne se peut arracher une parole du ventre, et on le juge sot parce qu'il est transi de désir et de honte.

—Sans doute, répondis-je. J'ai passé par là en mainte occasion; mais il m'est quelquefois arrivé de si mal parler, que j'aurais mieux fait de me taire: j'aurais pu me flatter plus longtemps.

Le pauvre Joseph se mordit la langue et ne parla plus. J'eus regret de l'avoir fâché, et, cependant, je ne me pouvais défendre de trouver sa jalousie bien mal plantée sur le terrain d'Huriel, étant à ma connaissance que ce garçon l'avait servi de son mieux à son propre détriment, et je pris, de ce moment, la jalousie en si mauvaise estime, que, depuis, je n'en ai plus jamais senti la piqûre, et ne l'aurais sentie, je crois, qu'à bonnes enseignes.

J'allais cependant lui parler plus doucement, quand nous vîmes que Brulette, qui marchait toujours devant, s'était arrêtée au bord du chemin pour parler avec un moine qui me semblait gros et court comme celui dont nous avions fait connaissance au bois de Chambérat. Je fouaillai le cheval, et je m'assurai que c'était bien le même frère Nicolas. Il avait demandé à Brulette s'il était loin de notre bourg, et, comme il s'en fallait encore d'une petite lieue et qu'il se disait bien fatigué, elle lui avait fait offre de monter sur notre voiture pour gagner l'endroit.

Nous lui fîmes place, ainsi qu'à un grand corbillon couvert qu'il portait, et qu'il posa, avec précaution, sur ses genoux. Aucun de nous ne songea à lui demander ce que c'était, excepté moi peut-être, qui suis d'un naturel un peu curieux; mais j'aurais craint de manquer à l'honnêteté que je lui devais, car les frères quêteurs ramassaient dans leurs courses toutes sortes de choses qu'ils se faisaient donner par la dévotion des marchands et qu'ils revendaient ensuite au profit de leur couvent. Tout leur était bon pour ce commerce, mêmement des affiquets de femme, qu'on était quelquefois bien étonné de voir dans leurs mains, et dont quelques-uns n'osaient pas trafiquer ouvertement.

Je repris le trot, et bientôt nous avisâmes le clocher, et puis les vieux ormeaux de la place, et puis toutes les maisons grandes et petites du bourg, qui ne me firent pas autant de plaisir que je m'en étais promis, la rencontre de frère Nicolas m'ayant remis en mémoire des choses tristes et qui me donnaient un restant d'inquiétude. Je vis cependant qu'il était sur ses gardes aussi bien que moi, car il ne me dit pas un mot devant Brulette et Joseph, qui pût faire croire que nous nous étions vus ailleurs qu'à la fête, et que lui ou moi en savions plus long que bien d'autres sur ce qui s'y était passé.

C'était un homme agréable et d'humeur joviale qui m'aurait pourtant diverti dans un autre moment; mais j'étais pressé d'arriver et de me trouver seul avec lui, pour lui demander s'il avait eu, de son côté, quelque nouvelle de l'aventure. À l'entrée du bourg, Joseph sauta à terre, et, quelque chose que Brulette pût lui dire pour le faire venir se reposer chez son père, il prit le chemin de Saint-Chartier, disant qu'il viendrait saluer le père Brulet quand il aurait vu et embrassé sa mère.

Il me sembla que le carme l'y poussait comme à son premier devoir, mais avec l'envie de le faire partir. Et puis, au lieu d'accepter l'offre que je lui fis de venir souper et coucher en mon logis, il me dit qu'il s'arrêterait seulement une heure en celui du père Brulet, à qui il avait affaire.

—Vous serez le bienvenu, lui dit Brulette; mais connaissez-vous donc mon grand-père? Je ne vous ai encore jamais vu chez nous?