Là-dessus, Joseph, comme épuisé de s'être abandonné si longtemps, laissa retomber sa tête sur l'oreiller et s'endormit. Il y avait bien une heure que je me débattais pour ne pas lui en donner exemple, car j'étais las tout mon soûl; mais quand, à la levée du jour, j'appelai Joseph, rien ne me répondit. Je le cherchai; il était parti sans réveiller personne.
Brulette alla, dans le jour, voir la Mariton, disant que c'était pour lui apprendre doucement la chose et savoir ce qui s'était passé entre elle et son fils. Elle ne voulut point de ma compagnie pour cette visite, et me dit, au retour, qu'elle n'avait pu beaucoup la faire expliquer, parce que son maître Benoît était malade et même en danger pour un coup de sang. J'augurai que cette femme, obligée de soigner son bourgeois, n'avait pas pu, la veille, s'occuper de son garçon autant qu'elle l'aurait souhaité, et que Joseph en avait pris de la jalousie, comme son naturel annonçait de s'y porter en toutes choses.
—Cela est vrai, me dit Brulette; à mesure que Joset s'est déniaisé par l'ambition, il est devenu exigeant, et je crois que je l'aimais mieux simple et soumis comme il était d'abord.
Et comme je racontai à Brulette tout ce qu'il m'avait dit la veille, avant de s'endormir:—S'il a un si beau vouloir, dit-elle, nous ne ferions que le contrarier en nous tourmentant de lui plus qu'il ne souhaite. Qu'il s'en aille donc à la garde de Dieu! Si j'étais une coquette mauvaise comme tu me l'as quelquefois reproché dans le temps, je serais fière d'être la cause que ce garçon en cherche si long pour élever son esprit et son sort; mais cela n'est point, et je regrette plutôt qu'il n'agisse pas seulement en vue de sa mère et de lui-même.
—Mais n'a-t-il pas raison pourtant, quand il dit que tu ne pourras choisir qu'entre Huriel et lui?
—J'ai du temps pour penser à cela, dit-elle en riant des lèvres sans que sa figure en fût égayée, puisque voilà les deux seuls galants que Joseph me permette, s'enfuyant de moi de toutes leurs jambes.
Pendant une semaine, l'arrivée de l'enfant que le moine avait apporté chez Brulette fit la nouvelle du bourg et le tourment des curieux. Il en fut bâti tant d'histoires que, pour un peu, Charlot aurait été le fils d'un prince, et chacun voulait emprunter de l'argent ou vendre des biens au père Brulet, estimant que la pension qui avait pu décider sa fille à un métier si contraire à ses goûts devait être le revenu d'une province, à tout le moins. On s'étonna vite de voir que le vieux et la fillette ne changeaient rien à leur pauvre vie, ne quittaient point leur petit logis et n'y ajoutaient qu'un berceau pour coucher l'enfant, et une écuelle pour lui faire sa soupe. Il en fallut donc rabattre; mais des commères, qui n'en voulaient point avoir sitôt le démenti, commencèrent à critiquer mon oncle sur son avarice, et même à le blâmer, prétendant qu'on ne faisait pas, pour le soin de cet enfant, tout ce qui était dû en rapport d'un si gros profit.
La jalousie des uns et le mécontentement des autres lui firent donc des ennemis qu'il n'avait jamais eus, dont bien il s'étonna; car il était homme simple et d'une si bonne religion, qu'il n'avait pas seulement prévu qu'une telle chose ferait tant parler. Mais Brulette n'en fit que rire, et lui persuada de n'y point donner attention.
Cependant les jours et les semaines se suivirent, sans qu'il nous vînt aucune nouvelle de Joseph, d'Huriel, du grand bûcheux ni de Thérence. Brulette envoya des lettres à Thérence, moi à Huriel, et il ne nous fut fait aucune réponse. Brulette s'en affligea et en prit même du dépit; si bien qu'elle me dit vouloir ne plus songer à des étrangers, qui n'avaient pas seulement mémoire d'elle et ne lui retournaient pas l'amitié qu'elle leur avait avancée.
Elle recommença donc à se faire belle et à se montrer aux danses, car les galants se tourmentaient de son air triste et du mal de tête dont elle se plaignait souvent depuis son voyage en Bourbonnais. Ce voyage même avait bien été un peu critiqué, et on avait dit qu'elle avait par là une amour cachée, soit pour Joseph, soit pour un autre. On souhaitait qu'elle se montrât encore plus aimable que de coutume, pour lui pardonner de s'être absentée sans consulter personne.