—Il va donc venir, le grand bûcheux? m'écriai-je en sautant d'aise; à la bonne heure! car je ne connais pas de chrétien plus à mon goût.
—Et raison vous avez, fit Thérence en me tapant sur l'oreille d'un air d'amitié. Il vous aime aussi. Eh bien, vous le verrez, si vous voulez revenir la semaine prochaine, et même... Mais c'est trop tôt vous parler de cela. Voilà le patron qui arrive.
Brulette rougit encore, pensant que ce fût Huriel que Thérence appelait ainsi; mais ce n'était qu'un bourgeois étranger, lequel avait acheté la coupe de la forêt du Chassin.
Je dis forêt parce que, sans doute, il y en avait une autrefois, qui continuait la petite et belle futaie de chênes que nous avions avisée de l'autre côté de l'eau. Puisque le nom s'en est conservé, il faut croire qu'il n'y a pas été donné pour rien. Par la conversation que cet acheteur de bois eut avec Thérence, nous fûmes bien vite au fait. Il était du Bourbonnais et connaissait, de longue date, le grand bûcheux et sa famille pour gens de bon travail et de parole certaine. Étant en quête, par son état, de beaux arbres pour la marine du roi, il avait découvert cette coupe vierge, chose rare en nos pays, et avait confié l'entreprise de l'abatage et du débitage au père Bastien, à quoi celui-ci s'était décidé d'autant mieux que son fils et sa fille, sachant l'endroit voisin du nôtre, avaient fait grand'fête à l'idée de venir passer tout l'été et peut-être partie de l'hiver auprès de nous.
Le grand bûcheux avait donc le choix et la gouverne de ses ouvriers par un contrat à forfait avec le fournisseur des chantiers de l'État; et pour faciliter son exploitation, ce fournisseur avait fait consentir le propriétaire de la forêt à lui céder gratis l'usance du vieux château, où lui, bourgeois, se serait senti bien mal logé, mais où une famille de bûcheux se trouverait mieux, dans la saison avancée, que sous ses cabanes de pieux et de bruyères.
Huriel et sa sœur étaient arrivés depuis le matin seulement; l'une avait commencé de s'installer, tandis que l'autre avait été faire connaissance avec le bois, le terrain et les gens du pays.
Nous entendîmes que l'acheteur rappelait à Thérence, qui paraissait s'entendre aussi bien qu'homme que ce fut aux affaires du bûchage, une condition de son accord avec le père Bastien. C'était qu'il n'emploierait que des ouvriers bourbonneux pour le débitage des tiges, vu qu'eux seuls en savaient le ménagement, et non point ceux du pays, qui lui gâteraient ses plus belles pièces. «C'est bien, lui répondit la fille des bois; mais pour le fagotage, nous prendrons qui nous voudrons. Nous ne sommes point d'avis de retirer tout ouvrage aux gens d'ici, qui nous molesteraient et nous prendraient en haïtion. Ils y sont déjà assez portés envers tout ce qui n'est pas de leur paroisse.»
—Or donc, Brulette, nous dit-elle quand fut parti le patron, qui avait établi son quartier à Sarzay, m'est avis que si rien ne te retient dans ton village, tu pourrais bien faire faire à ton grand-père un joli emploi de son été. Tu m'as dit qu'il était encore bon ouvrier, et il aurait affaire à un bon chef, qui est mon père et qui lui en laisserait prendre à son aise. Vous vous logeriez ici sans rien dépenser, nous ferions ménage ensemble...
Et comme Brulette mourait d'envie de dire oui, et n'osait point se trahir encore, Thérence ajouta:—Si tu barguignes, je croirai que tu as le cœur engagé dans ton endroit, et que mon frère arrive trop tard.
—Trop tard? fit une voix bien sonnante qui venait de la petite fenêtre grillagée de lierre: que le bon Dieu fasse mentir cette parole-là!