—Dieu merci! dit le grand bûcheux, je n'arrive pas trop tard, et Joseph est, à cette heure, sur la route de Nohant, où il croit bien les trouver ensemble.
—Joseph? il est donc venu comme vous? On ne vous attendait tous deux que dans cinq ou six jours, et Huriel nous disait...
—Tu vas savoir comment tournent les choses de ce monde, dit le père Bastien en me tirant un peu sur le chemin, afin de n'être entendu que de moi. De toutes les choses qui vont au gré du vent, la cervelle des amoureux est la plus légère. Huriel t'a-t-il raconté tout ce qui regarde Joseph?
—Oui, de tous points, que je crois.
—Joseph, en voyant partir Huriel et Thérence pour le pays d'ici, lui parla dans l'oreille; sais-tu ce qu'il lui a dit?
—Oui, je le sais, père Bastien; mais...
—Tais-toi, car, moi aussi, je le sais. Voyant mon fils changer de couleur, et Joseph se sauver dans le bois d'un air tout singulier, j'allai après lui et lui commandai de me dire quel secret il venait de raconter à Huriel. «Mon maître, dit Joseph, je ne sais pas si j'ai bien ou mal fait; j'ai cru y être obligé, et voilà ce que c'est; je vous le dois pareillement.» Là-dessus, il me raconta avoir reçu une lettre de son pays, où on lui apprenait que Brulette élevait un enfant qui ne pouvait être que le sien; et, me disant cela avec beaucoup de souffrance et de dépit, il me conseilla fortement de courir après Huriel pour l'empêcheur d'aller faire une grande sottise, ou boire une grosse honte.
»Quand je l'eus questionné sur l'âge de l'enfant, et qu'il m'eut fait lire la lettre qu'il avait toujours sur lui, comme s'il eût voulu porter ce remède sur la blessure de son amour, je ne me sentis pas du tout persuadé qu'on ne se fût point moqué de lui, d'autant que le garçon Carnat, qui lui écrivait cette chose, en réponse à une avance de Joseph pour se faire honnêtement agréer sonneur de musette en son pays, paraissait y avoir mis de la malice pour empêcher son retour. Puis, me rappelant la décence et la modestie de la petite Brulette, je me persuadai de plus en plus qu'on lui faisait injure, et ne pus m'empêcher de railler et de blâmer Joseph pour avoir cru si légèrement à une affaire si vilaine.
»J'aurais sans doute mieux fait, mon bon Tiennet, de le laisser, méprise ou non, dans la croyance que Brulette était indigne de son attachement; mais que veux-tu? l'esprit de justice conduisait ma langue et m'empêchait de songer aux conséquences. J'étais si mécontent de voir diffamer une pauvre honnête fille, que je parlais comme je m'y sentais poussé. Cela fit sur Joseph plus d'effet que je n'aurais cru. Il tourna vitement du tout au tout, et, versant des larmes comme un enfant, il se laissa choir à terre, déchirant ses habits et s'arrachant les cheveux, avec tant de chagrin et de colère contre lui-même, que j'eus grand'peine à l'apaiser. Par bonheur que sa santé est devenue pareille à la tienne, car, un an plus tôt, ce désespoir, qui le secouait si fort, l'aurait tué.
»Je passai le restant du jour et toute la veillée seul à seul avec lui à tâcher de lui remettre l'esprit. Ce n'était point facile pour moi. D'une part, je sais que mon fils, depuis le premier jour où il a vu Brulette, s'est pris pour elle d'une amour très-obstinée, et qu'il n'a été raccommodé avec la vie que le jour où Joseph ne s'est plus mis en travers de son espérance. De l'autre part, j'ai pour Joseph une grande amitié aussi, et je sais que Brulette est dans son idée depuis qu'il est au monde. Il me fallait sacrifier l'un des deux, et je me demandais si je ne serais pas un égoïste de père en me prononçant pour la satisfaction de mon fils au détriment de mon élève.