J'avais quelquefois bonne envie de la contrecarrer, mais elle m'arrêtait vite, en disant:
—Il faut, Tiennet, que tu aies bien mauvais cœur d'abandonner ce pauvre gars à la risée des autres, au lieu de le défendre quand on lui fait de la peine. Je t'aurais cru meilleur parent pour moi.
Alors, je faisais sa volonté et défendais Joseph, ne voyant cependant pas quelle maladie ou quelle affliction il pouvait avoir, à moins que la défiance et la paresse ne fussent infirmités de nature, comme possible était, encore qu'il me parût au pouvoir de l'homme de s'en guérir.
De son côté, Joseph, sans me marquer d'aversion, me regardait aussi froidement que le reste du monde, et ne me témoignait point tenir compte de l'assistance qu'il recevait de moi en toute rencontre; et, soit qu'il fût épris de Brulette comme les autres, soit qu'il ne le fût que de lui-même, souriait d'une étrange manière et prenait quasiment un air de mépris pour moi quand elle me donnait la plus petite marque d'amitié.
Un jour qu'il avait poussé la chose jusqu'à lever les épaules, je résolus d'en avoir explication avec lui, aussi doucement que possible, pour ne point fâcher ma cousine, mais assez franchement pour lui faire sentir qu'étant souffert par moi auprès d'elle avec tant de patience, il devait m'y souffrir avec le même égard; mais, comme il y avait d'autres amoureux de Brulette autour de nous, je remis mon dessein à la première occasion où je le trouverais seul, et, à cette fin, j'allai, au lendemain, le joindre en un champ où il travaillait.
Je fus étonné de l'y trouver justement en compagnie de Brulette, qui était assise sur les racines d'un gros arbre, au revers du fossé où il était censé couper de l'épine pour faire des bouchures. Mais il ne coupait rien du tout, et, pour tout travail, chapusait quelque chose qu'il mit vitement dans sa poche dès qu'il me vit, fermant son couteau et s'accotant de causer, comme si j'eusse été son maître le prenant en faute, ou comme s'il était en train de dire à ma cousine de choses bien secrètes où je le venais déranger.
J'en fus si troublé et fâché que j'allais me retirer sans rien dire, quand Brulette m'arrêta, et, se remettant à filer, car elle aussi avait mis de côté son ouvrage en causant avec lui, me dit de m'asseoir auprès d'elle.
Il me parut que c'était une avance pour endormir mon dépit et je m'y refusai, disant que le temps n'engageait guère à s'arrêter dans les fossés. De vrai, il faisait, sinon froid, du moins très-humide; le dégel rendait les eaux troubles et les herbes fangeuses. Il y avait encore de la neige dans les sillons, et le vent était désagréable. Il fallait, à mon sens, que Brulette trouvât Joseph bien intéressant pour mener ses ouailles dehors ce jour-là, elle qui les faisait si souvent et si volontiers garder par sa voisine.
—Joset, dit Brulette, voilà notre ami Tiennet qui boude, parce qu'il voit que nous avons un secret tous les deux. Ne veux-tu point que je lui en fasse part? Son conseil n'y gâterait rien, et il te dirait ce qu'il pense de ton idée.
—Lui? dit Joseph, qui recommença à lever les épaules comme il avait fait la veille.