Vingt-septième veillée.

Quand nous fûmes au repas, nous nous sentions tous soulagés de l'appréhension de la veille, par rapport à la fâcherie d'Huriel et de Joseph, et, comme Thérence montrait bien, soit en sa présence, soit en son absence, qu'elle n'avait pour lui aucun ressentiment, bon ou mauvais du passé, je me trouvais, ainsi qu'Huriel et le grand bûcheux, en idées riantes et tranquilles. Charlot, se voyant choyé et caressé de tout le monde, commençait à oublier l'homme qui l'avait épeuré et meurtri. De temps en temps, il se retournait encore au moindre bruit, et Thérence le consolait en riant et en lui disant qu'il était parti et ne reviendrait plus. Nous étions là comme une seule famille, et, tout en servant Thérence avec un grand respect, je me disais que j'aurais le vouloir moins impérieux et plus patient avec mes amours que Joseph avec les siennes.

Brulette seule demeurait soucieuse et accablée, comme si elle eût reçu dans le cœur un mauvais coup. Huriel s'en inquiétait; le grand bûcheux, qui connaissait bien l'âme humaine dans tous ses plis, et qui était si bon que sa figure et sa parole mettaient du miel dans toutes les amertumes, lui prit ses petites mains, et attirant sa jolie tête sur son cœur, lui dit, à la fin du repas:

--- Brulette, nous avons une prière à t'adresser, et si tu as l'air triste et inquiète, voilà mon fils et moi qui n'oserons. Ne veux-tu point nous donner un sourire d'encouragement?

—Parlez, mon père, et commandez-moi? répondit Brulette.

—Eh bien, ma fille, il faut que tu sois consentante de nous présenter dès demain à ton grand-père, à seules fins qu'il agrée mon Huriel pour son petit-fils.

—C'est trop tôt, mon père, répondit Brulette, répandant encore quelques larmes; ou pour mieux dire, c'est trop tard. Car si vous m'aviez commandé cela, il y a une heure, avant que Joseph lâchât de certaines paroles devant moi, j'eusse été consentante de bon cœur. À présent, j'aurais honte, je vous le confesse, d'accepter si librement la foi d'un honnête homme, quand je vois que je ne passe point pour une honnête fille. Je savais bien qu'on m'avait reproché une humeur légère et des goûts de coquetterie. Votre fils lui-même m'avait doucement tancée là-dessus, l'an dernier. Thérence m'en blâmait, tout en me donnant son amitié. Aussi, voyant qu'Huriel avait tant de courage pour me quitter sans me demander rien, j'avais fait de grandes réflexions. Le bon Dieu m'y avait aidée en m'envoyant la charge de ce petit enfant, qui ne me plaisait pas d'abord et que j'aurais peut-être refusé, si, à mon devoir, ne se fût mêlée l'idée que, par un peu de souffrance et de vertu, je serais plus digne d'être aimée, que par mon babillage et mes toilettes. Je pensais donc d'avoir réparé mes années d'insouciance, et d'avoir mis sous mes pieds le trop grand amour de ma petite personne. Je me voyais bien critiquée et délaissée chez nous; je m'en consolais en me disant: «S'il revient, lui, il verra bien que je ne mérite pas d'être blâmée pour être devenue raisonnable et sérieuse.» Mais voilà que j'apprends bien autre chose, autant par la conduite de Joseph que par la parole de Thérence. Ce n'était pas seulement Joseph qui me croyait égarée depuis longtemps, c'était Huriel aussi, puisqu'il avait l'amour assez fort et le cœur assez grand pour dire hier à sa sœur: «Fautive ou non fautive, je l'aime et la prends comme elle est.» Ah! Huriel, je vous en remercie! mais je ne veux pas que vous m'épousiez avant de me connaître. Je souffrirais trop de vous voir critiqué comme vous allez l'être, sans doute, à cause de moi. Je vous respecte trop pour laisser dire que vous endossez la paternité d'un champi. Allons! convenez qu'il faut que j'aie été bien légère dans mes allures d'autrefois, pour donner prise à une pareille accusation! Eh bien, je veux que vous me jugiez par ma conduite de tous les jours, et que vous sachiez que je ne suis pas seulement belle danseuse à la noce, mais bonne gardienne de mon devoir à la maison. Nous viendrons demeurer ici, comme vous le souhaitez; et, dans un an, si je ne suis pas maîtresse de vous prouver que je n'ai pas à rougir de mes soins pour Charlot, du moins je vous aurai donné, par toutes mes actions, la preuve que je suis raisonnable dans mes esprits autant que saine dans ma conscience.

Huriel arracha Brulette des bras de son père, embrassa dévotement les larmes qui coulaient de ses beaux yeux, et la replaçant où il l'avait prise:

—Bénissez-la donc bien, mon père, dit-il, car vous voyez si je vous ai menti en vous disant qu'elle en était digne. Elle, a très-bien parlé, cette chère langue dorée, et il n'y a rien à lui répondre, sinon que nous n'avons pas besoin d'un an ni même d'un jour d'épreuve, et que nous irons, dès ce soir, la demander à son grand-père; car de passer encore une nuit dans l'attente de ce consentement, je ne m'en sens pas le courage, à présent que je n'ai plus que cela à obtenir pour me sentir le roi du monde.

—Voilà donc, dit le père Bastien à Brulette, ce que tu as gagné à chercher du répit? Au lieu de le demander demain, nous te demanderons aujourd'hui. Allons, mon enfant, il t'y faut soumettre, et c'est le châtiment de ta mauvaise conduite dans le temps passé.