Et, comme nous sortions du champ, vis-à-vis de ma maison, elle y entra avec moi pour dire bonjour à ma sœur.
Mais ma sœur était sortie et, à cause de ses moutons qui étaient sur le chemin, Brulette ne la voulut pas attendre. Pour la retenir un peu, j'inventai de lui retirer ses sabots pour en ôter les galoches de neige et les embraiser; et, la tenant ainsi par les pattes, puisqu'elle fut obligée de s'asseoir en m'attendant, j'essayai de lui dire, mieux que je n'avais encore osé le faire, l'ennui que l'amour d'elle m'avait amassé sur le cœur.
Mais voyez le diable! jamais je ne pus trouver le fin mot de ce discours-là. J'aurais bien lâché le second et le troisième, mais le premier ne put sortir. J'en avais la sueur au front. La fillette aurait bien pu m'aider, si elle l'eût voulu, car elle connaissait l'air de ma chanson; d'autres le lui avaient déjà seriné; mais, avec elle, il fallait de la patience et du ménagement, et encore que je ne fusse point tout à fait nouveau dans les discours de galanterie, ce que j'en avais échangé avec d'autres moins difficiles que Brulette, à seules fins de m'enhardir, ne m'avait rien enseigné de bon à dire à une jeunesse de grand prix comme était ma cousine.
Tout ce que je sus faire fut de revenir sur la critique de son favori Joset. Elle en rit d'abord, et peu à peu, voyant que j'en voulais faire un blâme sérieux, elle prit un air plus sérieux encore.—Laissons ce pauvre malheureux tranquille, dit-elle: il est assez à plaindre.
—Mais en quoi, et pourquoi? Est-il poitrinaire ou enragé, que tu crains qu'on y touche?
—Il est pis que ça, répondit Brulette, il est égoïste.
Égoïste était un mot de monsieur le curé, que Brulette avait retenu et qui n'était point usité chez nous de mon temps. Comme Brulette avait une grande mémoire, elle disait comme cela quelquefois des paroles que j'aurais pu retenir aussi, mais que je ne retenais point, et parlant, n'entendais point.
J'eus la mauvaise honte de ne pas oser lui en demander l'explication et d'avoir l'air de m'en payer. Je m'imaginai d'ailleurs que c'était une maladie mortelle que Joseph avait, et qu'une si grande disgrâce condamnait toutes mes injustices. Je demandai pardon à Brulette de l'avoir tourmentée, ajoutant:
—Si j'avais su plus tôt ce que tu me dis, je n'aurais eu ni fiel ni rancune contre ce pauvre garçon.
—Comment ne t'en es-tu jamais aperçu? reprit-elle. Ne vois-tu pas comme il se laisse prévenir et obliger, sans avoir jamais l'idée d'en faire un remercîment; comme le moindre oubli l'offense, comme la moindre plaisanterie le choque, comme il boude et souffre à toute chose qui ne serait point remarquée d'un autre, et comme il faut toujours mettre du sien dans l'amitié qu'on a pour lui, sans qu'il comprenne que ce n'est point son dû, mais le rendu qu'on fait à Dieu, pour l'amour du prochain?