Un dimanche, c'était celui du dernier ban de Brulette, le grand bûcheux et son fils qui, dès le matin, m'avaient paru se consulter secrètement, s'en allèrent ensemble, disant qu'une affaire regardant le mariage les appelait à Nohant. Brulette, qui savait bien où en étaient les préparatifs de sa noce, s'étonna qu'ils y fissent tant de diligence inutile, ou qu'on ne la mît point de la partie. Elle fut même tentée de bouder Huriel, qui annonçait d'être absent pour vingt-quatre heures; mais il ne céda point et sut la tranquilliser, lui laissant penser qu'il ne la quittait que pour s'occuper d'elle, et lui ménager quelque belle surprise.
Cependant, Thérence, que mes yeux ne quittaient guère, me paraissait faire effort pour cacher son inquiétude, et, dès que son père et Huriel furent partis, elle m'emmena dans le petit parc, où elle me parla ainsi:
—Tiennet, je suis tourmentée, et ne sais quel remède y trouver. Écoutez ce qui se passe, et dites-moi ce que nous pourrions faire pour empêcher des malheurs. La nuit dernière, ne dormant point, j'ai entendu mon frère et mon père faire accord de s'en aller au secours de Joseph, et, dans leur entretien, voilà ce que j'ai compris: Joseph, encore que très-mal accueilli par tous les ménétriers du canton, auxquels il s'est présenté pour réclamer le concours, s'est obstiné à vouloir recevoir d'eux la maîtrise, chose qu'en somme ils ne lui peuvent refuser ouvertement, sans avoir mis ses talents à l'épreuve.
»Il s'est trouvé que le fils Carnat devait être reçu en la place de son père, qui se retire du métier, par la corporation, aujourd'hui même, si bien que Joseph vient là, troubler une chose qui ne devait pas être contestée, et qui était promise et assurée d'avance.
»Or nos bûcheux, en se promenant dans les cabarets des environs, ont entendu et surpris les mauvais desseins de la bande des sonneurs de votre pays, lesquels sont résolus d'évincer Joseph, s'ils le peuvent, en faisant fi de sa science. S'il n'y risquait que le dépit d'endurer une injustice et une contrariété, ce ne serait point assez pour m'inquiéter comme vous voyez; mais mon père et mon frère, qui sont maîtres sonneurs et qui ont voix à tout chapitre de musique, n'importe en quel pays ils se trouvent, ont cru de leur devoir d'aller réclamer leur place au concours, à seules fins d'y soutenir Joseph. Et puis, au bout de tout cela, il y a encore quelque chose que je ne sais point, parce que les sonneurs ont un secret de confrérie dont mon frère et mon père ne parlaient entre eux qu'à mots couverts et dans des paroles où je n'ai pu rien entendre. De toutes manières, soit dans leur prétention au jugement du concours, soit dans quelque autre cérémonie où l'on dit que les épreuves sont dures, il y a du danger pour eux, car ils ont pris, sous leurs sarraux, les petits bâtons de courza qui sont une arme dont vous avez vu la morsure; et mêmement ils ont affilé leurs serpes et les ont cachées aussi sur eux, se disant l'un à l'autre, vers le matin:
—Le diable soit de ce garçon, qui n'a de bonheur pour lui ni pour les autres! Il le faut pourtant secourir, car il va se jeter dans la gueule du loup, sans souci de sa peau ni de celle de ses amis.
»Et mon frère se plaignait, disant qu'à la veille de se marier, il ne serait pas content de fendre encore une tête ou de ne point rapporter la sienne entière. À quoi mon père répondait qu'il n'y fallait point porter de mauvais pronostics, mais aller devant soi, où l'humanité commandait de secourir son prochain.
»Comme ils avaient cité notre ami Léonard parmi ceux qui avaient recueilli les mauvais bruits, j'ai questionné ce Léonard un moment à la hâte, et il m'a dit que Joseph et conséquemment ceux qui le voudraient soutenir étaient depuis une huitaine l'objet de grandes menaces, et que vos sonneurs n'avaient pas seulement parlé de lui refuser la maîtrise à ce concours, mais encore de lui ôter l'envie et le pouvoir de s'y présenter une autre fois. Je sais, pour l'avoir ouï dire chez nous, étant petite, à l'époque où mon frère fut reçu maître sonneur, qu'il s'y fallait comporter bravement et passer par je ne sais quels essais de la force et du courage. Mais chez nous, les sonneurs menant une vie errante et ne faisant pas tous métier de ménétriers, ne se gênent point les uns les autres et ne persécutent guère les aspirants. Il paraît, aux précautions de mon père et au dire de Léonard, qu'ici, c'est autre chose, et qu'il s'y fait quelquefois des batailles d'où ne reviennent point tous ceux qui s'y rendent. Assistez-moi, Tiennet, car je me sens morte de peur et de tristesse. Je n'ose point donner l'éveil à nos bûcheux, car si mon père pensait que j'ai surpris et trahi quelque secret de la confrérie, il me retirerait l'estime et la confiance. Il est accoutumé à me voir aussi courageuse qu'une femme peut l'être dans les dangers; mais, depuis la malheureuse affaire de Malzac, je vous confesse que je n'ai plus de courage du tout, et que je suis tentée d'aller me jeter au milieu de la bataille, tant j'en crains les suites pour ceux que j'aime.
—Et c'est là, ma brave fille, ce que vous appelez manquer de courage? répondis-je à Thérence. Allons, restez tranquille et laissez-moi faire. Le diable sera bien malin si je ne découvre et surprends de moi-même, et sans qu'on vous soupçonne, le secret des sonneurs; et, que votre père m'en blâme, qu'il me chasse d'auprès de lui et me retire tout le bonheur que j'ai songé de gagner... ça ne fait rien, Thérence! pourvu que je vous le ramène ou que je vous le renvoie sain et sauf, ainsi qu'Huriel, je serai assez payé, ne dussé-je point vous revoir. Adieu, contenez vos angoisses, ne dites rien à Brulette, elle y perdrait la tête. Je saurai vitement ce qu'il faut faire. N'ayez point l'air de rien savoir. Je prends tout sur mon dos.
Thérence se jeta à mon cou et m'embrassa sur les deux joues avec toute l'innocence d'une bonne fille; et, rempli de courage et de confiance, je me mis à l'œuvre.