—Oh! tant qu'à toi, le cousin, fit-il, personne ne t'accuse; tu peux y être de bonne foi, encore qu'on sache que tu t'es entremis pour attraper le monde en apportant au pays l'enfant déjà élevé dans le Bourbonnais. Mais tu es si simple, que tu n'y as peut-être vu que du feu. Le diable me punisse, ajoute-t-il en s'adressant à l'assistance, si ce garçon-là n'est pas sot comme un panier. Il est capable d'avoir servi de parrain à l'enfant, croyant faire le baptême d'une cloche. Il aura été dans le Bourbonnais pour voir son filleul, et on lui aura prouvé qu'il avait poussé dans le cœur d'un chou. Il l'aura apporté chez lui dans une besace, pensant mettre, le soir, un chebril à la broche. Enfin, il est si valet et si bon cousin à la fille, que si elle lui avait voulu faire entendre que le gros Charlot lui ressemble, il s'en serait trouvé content.
Vingt-neuvième veillée.
J'avais beau répondre et protester en me fâchant, on était plus en train de rire que de m'écouter, et ça été de tout temps une grande amusette pour les garçons éconduits, de médire d'une pauvre fille. On se dépêche de l'abîmer, sauf à en revenir plus tard, si l'on voit qu'elle ne le méritait point.
Mais, au milieu du bruit des mauvaises paroles, on entendit une voix forte, que la maladie avait un peu diminuée, mais qui était encore capable de couvrir toutes celles d'un cabaret en rumeur. C'était le maître du logis, habitué de longue date à gouverner les orages du vin et les vacarmes de la bombance.
—Tenez vos langues, dit-il, et m'écoutez, ou, dussé-je fermer la maison pour toujours, je vous ferai sortir à l'instant même. Tâchez de vous taire sur le compte d'une fille de bien, que vous ne décriez que pour l'avoir trouvée trop sage. Et, quant aux véritables parents de l'enfant qui a donné lieu à tant d'histoires, dites-leur donc enfin, bien en face, le blâme que vous leur destinez, car les voilà devant vous. Oui! dit-il en attirant contre lui la Mariton qui pleurait, tenant Charlot dans ses bras, voilà la mère de mon héritier, et voilà mon fils reconnu par mon mariage avec cette brave femme. Si vous m'en demandez la date bien au juste, je vous répondrai que Vous ayez à vous mêler de vos affaires; mais pourtant, à celui qui aurait de bonnes raisons pour me questionner, je pourrais montrer des actes qui prouvent que j'ai toujours reconnu l'enfant pour mien, et qu'avant sa naissance, sa mère était déjà ma légitime épouse, encore que la chose fût tenue cachée.
Il se fit un grand silence d'étonnement, et Joseph, qui s'était levé aux premiers mots, resta debout comme changé en pierre. Le moine, qui vit du doute, de la honte et de la colère dans ses yeux, jugea à propos de donner quelques explications de plus. Il nous apprit que Benoît avait été empêché de rendre son mariage public par l'opposition d'un parent à succession qui lui avait prêté des fonds pour son commerce, et qui aurait pu le ruiner en lui en demandant la restitution. Et comme la Mariton craignait d'être attaquée dans sa renommée, surtout à cause de son fils Joseph, elle avait caché la naissance de Charlot et l'avait mis en nourrice à Sainte-Sevère; mais, au bout d'un an, elle l'avait trouvé si mal éduqué, qu'elle avait prié Brulette de s'en charger, comptant que nulle autre n'en aurait autant de soin. Elle n'avait point prévu que cela ferait du tort à cette jeunesse, et quand elle l'avait su, elle avait voulu reprendre l'enfant; mais la maladie de Benoît avait fait empêchement, et Brulette, d'ailleurs, s'y était si bien attachée, qu'elle n'avait point voulu s'en séparer.
—Oui, oui, dit vivement la Mariton, la pauvre âme qu'elle est! elle m'a montré son courage dans l'amitié. «Vous avez assez de peine comme cela, me disait-elle, s'il faut que vous perdiez votre mari, et que peut-être votre mariage soit attaqué ensuite par sa famille. Il est trop malade pour que vous puissiez souhaiter qu'il se mette dans les grands embarras qui résulteraient, à présent, de la déclaration de votre mariage. Ayez patience, et ne le tuez point par des soucis d'affaires. Tout s'arrangera à vos souhaits, si Dieu vous fait la grâce qu'il en revienne.»
—Et si j'en suis revenu, ajouta Benoît, c'est par les soins de cette digne femme, qui est ma femme, et par la bonté d'âme de la jeune fille en question, qui s'est exposée patiemment au blâme et à l'insulte, plutôt que de me pousser à ma ruine en trahissant nos secrets. Mais voilà encore un fidèle ami, ajouta-t-il en montrant le carme, un homme de tête, d'action et de franche parole, qui a été mon camarade d'école, dans le temps que j'étais élevé à Montluçon. C'est lui qui a été trouver mon vieux diable d'oncle, et qui à la fin, pas plus tard que ce matin, l'a fait consentir à mon mariage avec ma bonne ménagère. Et quand il a eu lâché la promesse qu'il me laisserait ses fonds et son héritage, on lui a avoué que le prêtre y avait déjà passé, et on lui a présenté le gros Charlot, qu'il a trouvé beau garçon et bien ressemblant à l'auteur de ses jours.
Ce contentement de Benoît fit revenir la gaieté, et chacun fut frappé de cette ressemblance dont, pourtant, on ne s'était point avisé jusque-là, moi pas plus que les autres.