Enfin, un autre homme, qui était collé contre la porte, en dedans, et que je n'avais pu voir à cause d'un gros buis qui me le masquait, passa vivement sa tête par-dessus le petit mur comme pour surprendre Joseph, qui ne bougea point et qui lui dit en riant:—Eh bien, père Carnat, vous êtes en retard, et, pour un peu, je me serais endormi à vous attendre. M'ouvrirez-vous la porte, ou dois-je entrer dans le jardin aux orties, par la brèche?
—Non, dit le vieux Carnat. Cela fâcherait le curé, et il ne faut point braver ouvertement les gens d'église. Je vais à toi.
Il enjamba par-dessus le mur, et dit à Joseph qu'il se fallait laisser couvrir la tête et les bras d'un sac très-épais, et marcher sans résistance.
—Faites, dit Joseph, d'un ton de moquerie et quasi de mépris.
Je les suivis de l'œil par-dessus le muret et les vis rentrer dans la rouette aux Anglais. Je coupai droit jusqu'au talus où étaient cachés mes jeunes gens; mais je n'en trouvai plus que quatre. Le plus jeune avait déguerpi tout doucement sans rien dire, et je n'étais pas sans crainte que les autres n'en fissent autant, car ils avaient trouvé le temps long, et ils me dirent avoir entendu, en ce lieu, des bruits singuliers qui leur semblaient venir de dessous terre.
Nous vîmes bientôt arriver Joseph, marchant sans y voir, et conduit par Carnat. Ils venaient sur nous, mais quittèrent le sentier à une vingtaine de pas. Carnat fit descendre Joseph jusqu'au bord du fossé, et nous pensâmes qu'il l'y voulait faire noyer. Aussi étions-nous déjà sur nos jambes, et prêts à empêcher cette traîtrise, lorsque nous vîmes que tous deux entraient dans l'eau, qui n'était point creuse en cet endroit, et gagnaient une arcade basse, au pied de la grande muraille du château, qui baignait dans le fossé. Ils y entrèrent, et ceci m'expliqua par où les autres avaient disparu quand je les avais si bien cherchés.
Il s'agissait de faire comme eux, et ça ne me paraissait guère malaisé; mais j'eus bien de la peine à y décider mes compagnons. Ils avaient ouï dire que les souterrains du château s'étendaient sous la campagne jusqu'à Déols, qui est à environ neuf lieues, et qu'une personne qui n'en connaîtrait pas les détours ne s'y pourrait jamais retrouver.
Je fus obligé de leur dire que je les connaissais très-bien, encore que je n'y eusse jamais mis le pied, et que je n'eusse aucune idée si c'était des celliers pour le vin, ou une ville sous terre, comme aucuns le prétendaient.
Je marchais le premier, sans voir seulement où je posais mes pieds, tâtant les murs qui faisaient un passage très-étroit et où il ne fallait guère lever la tête pour rencontrer la voûte.
Nous avancions comme cela depuis un bon moment, quand il se fit, au-dessous de nous, un vacarme comme si c'était quarante tonnerres roulant dans les cavernes du diable. Cela était si singulier et si épouvantable, que je m'arrêtai pour tâcher d'y comprendre quelque chose, et puis j'avançai vitement, ne voulant pas me laisser refroidir par l'imagination de quelque diablerie, et disant à mes camarades de me suivre; mais le bruit était trop fort pour qu'ils m'entendissent parler, et moi, pensant qu'ils étaient sur mes talons, j'avançai encore plus, jusqu'à ce que, n'entendant plus rien, et me retournant pour leur demander s'ils étaient là, je n'en reçus aucune réponse.