Je me remis un peu, me disant que c'était un déguisement pris par un de la bande pour éprouver Joseph; mais, en y pensant mieux, je vis que le danger était pour moi, puisque dans ce cas, me trouvant aux écoutes, il allait me faire un mauvais parti.
Mais, encore qu'il pût me voir comme je le voyais, il ne bougea point et resta planté à la manière d'un fantôme, moitié dans l'ombre, moitié dans la clarté qui venait d'en bas; et comme cette clarté allait et venait selon qu'on l'agitait, il y avait des moments où, ne le distinguant plus, je croyais l'avoir eu seulement dans ma tête; mais tout d'un coup, il reparaissait clairement, sauf ses jambes qui restaient toujours dans l'obscur, derrière une espèce de marche, de telle sorte que je m'imaginais le voir flotter comme une figure de nuages.
Je ne sais combien de minutes je passai à me tourmenter de cette vision, ne pensant plus du tout à épier Joseph, et craignant de devenir fou pour avoir tenté plus qu'il n'était en moi d'affronter. Je me souvenais d'avoir vu, dans les salles du château, une vieille peinture qu'on disait être le portrait d'un ancien guerrier bien mal commode, que le seigneur du lieu, lequel était son propre frère, avait fait jeter en l'oubliette. Le revêtissement de fer et de cuir que j'avais là devant moi, sur une figure de mort desséchée, était si ressemblant à celui de l'image peinte, que l'idée me venait bien naturellement d'une âme en colère et en peine, qui venait épier la profanation de son sépulcre, et qui, peut-être bien, en marquerait son déplaisir d'une manière ou de l'autre.
Ce qui me rendit mon calcul assez raisonnable, c'est que cette âme ne me disait rien et ne s'occupait point de moi, connaissant peut-être que je n'étais point là à mauvaises intentions contre sa pauvre carcasse.
Un bruit différent des autres arracha pourtant mes yeux du charme qui les retenait. Je regardai dans le caveau où était Joseph, et j'y vis une autre chose bien laide et bien étrange.
Joseph était toujours debout et assuré, en face d'un être abominable, tout habillé de peau de chien, portant des cornes dans une tête chevelue, avec une figure rouge, des griffes, une queue, et faisant toutes les sauteries et grimaces d'un possédé. C'était fort vilain à voir, et cependant je n'en fus pas longtemps la dupe, car il avait beau changer sa voix, il me semblait reconnaître celle de Doré-Fratin, le cornemuseux de Pouligny, un des hommes les plus forts et les plus batailleurs de nos alentours.
—Tu as beau répondre, disait-il à Joseph, que tu te ris de moi et que tu n'as aucune peur de l'enfer, je suis le roi des musiqueux et, sans ma permission, tu n'exerceras point que tu ne m'aies vendu ton âme.
Joseph lui répondit:—Qu'est-ce qu'un diable aussi sot que vous ferait de l'âme d'un musicien? Il ne s'en pourrait point servir.
—Fais attention à tes paroles, dit l'autre. Ne sais-tu point qu'il faut ici se donner au diable, ou être plus fort que lui?
—Oui, oui, répliqua Joseph. Je sais la sentence: il faut tuer le diable, ou que le diable vous tue.