Je ne me sentis pas plutôt dans le pays que je connaissais, que mon angoisse me quitta et que j'eus grande honte de ne pas l'avoir surmontée. Sans doute, Joseph m'aurait parlé des choses que je désirais savoir, si je l'eusse questionné; car, pour la première fois, il avait quitté son air endormi, et je lui avais, surpris, pour un moment, comme un rire dans la voix et comme une intention d'assistance dans la conduite.

Pourtant, après que j'eus dormi sur l'aventure, mes sens étant bien calmés, je m'assurai de n'avoir point rêvé ce qui s'était passé dans la fougeraie, et je trouvais, dans la quiétise de Joseph, quelque chose de louche. Les bêtes que j'avais vues là, en si grosse quantité, n'étaient point d'une présence ordinaire. Dans nos pays on n'a, par troupeaux, que des ouailles, et ma vision était d'animaux d'une autre couleur et d'une autre mesure. Ce n'était ni chevaux, ni bœufs, ni moutons, ni chèvres; et on ne souffrait, d'ailleurs, aucun bétail paître dans la forêt.

À l'heure où je vous parle, je trouve que j'étais bien sot. Pourtant, il y a bien de l'inconnu dans les affaires de ce monde où l'homme met le nez; à meilleure enseigne, dans celles dont le bon Dieu s'est réservé le secret.

Tant il y a que je n'osai point questionner Joseph, car si l'on peut être curieux des bonnes idées, on ne doit point l'être des mauvaises, et mêmement, on répugne toujours à se fourrer dans les affaires où l'on peut trouver plus qu'on ne cherche.


Quatrième veillée

Une chose me donna encore plus à penser par la suite des jours. C'est que l'on s'aperçut à l'Aulnières que Joset découchait de temps en temps.

On l'en plaisantait, s'imaginant qu'il avait une amourette: mais on eût beau le suivre et l'observer, jamais on ne le vit s'approcher d'un lieu habité, ni rencontrer une personne vivante. Il s'en allait à travers champs et gagnait le large, si vite et si malignement, qu'il n'y avait aucun moyen de surprendre son secret. Il revenait au petit jour et se trouvait à son ouvrage comme les autres, et, au lieu de paraître las, il paraissait plus léger et plus content qu'à son habitude.

Cela fut observé par trois fois dans le courant de l'hiver, qui eut pourtant grande rigueur et longue durée cette année-là. Il n'y eût neige ou bise capable d'empêcher Joset de courir de nuit, quand l'heure était venue pour sa fantaisie. On s'imagina aussi qu'il était de ceux qui marchent ou travaillent dans le sommeil; mais, de tout cela, il n'était rien, comme vous verrez.

Mêmement, la nuit de Noël, comme Véret le sabotier s'en allait faire réveillon chez ses parents à l'Ourouer, il vit sous l'orme Râteau, non pas le géant qu'on dit s'y promener souvent avec son râteau sur l'épaule, mais un grand homme noir qui n'avait pas bonne mine et qui marmottait tout bas quelque chose avec un autre homme moins grand et d'une figure un peu plus chrétienne. Véret n'eut pas absolument peur et passa assez près d'eux pour pouvoir écouter ce qu'ils se disaient. Mais dès que les deux autres l'eurent vu, ils se séparèrent; l'homme noir dévalla on ne sait où, et son camarade, s'approchant de Véret, lui dit d'une voix qui lui parut tout étranglée: