Le muletier continua.
—Adonc, Tiennet, je ne te blâme point de suivre le chemin qui est devant toi; mais le mien va plus loin et me plaît davantage. Je suis content de te connaître, et si tu as jamais besoin de moi, tu peux me requérir. Je ne te demande pas la pareille; je sais qu'un habitant des plaines, quand il s'agit de faire une douzaine de lieues pour aller trouver un parent ou un ami, se confesse à son curé et dresse son testament. Pour nous autres, ce n'est pas de même; nous volons comme les hirondelles, et on nous rencontre quasiment partout. À revoir, une poignée de main, et si tu t'ennuies jamais de ta vie de paysan, appelle le corbeau noir du Bourbonnais à ton aide; il se souviendra qu'il a cornemusé un air sur ton dos sans fâcherie, et qu'il t'a cédé par estime de ton bon courage.
Septième veillée.
Là-dessus, Huriel alla rejoindre Joseph, et moi mon lit, en dépit de la critique du muletier; car si j'avais, jusque-là, caché par amour-propre et oublié par curiosité le mal que je me sentais dans les os, je n'en étais pas moins vanné des pieds à la tête. Il paraît que maître Huriel reprit sa marche bien allègrement sans se ressentir de rien; pour moi, je fus forcé de rester couché environ une semaine, car je crachais le sang et je me sentais l'estomac tout décroché. Joseph me vint visiter et s'étonna de me voir ainsi; mais, par mauvaise honte, je ne lui voulus point raconter mon aventure, voyant que maître Huriel, en lui parlant de moi, ne lui avait pas mentionné de quelle manière nous nous étions expliqués.
Il y eut grand étonnement au pays pour le dommage des blés de l'Aulnières, et la piste des mulets sur nos chemins fut une chose imaginante.
En remettant à mon beau-frère l'argent que j'avais si durement gagné pour lui, je lui racontai le tout, mais sous le secret; et comme c'était un bon gars bien prudent, il n'en fut rien ébruité.
Cependant Joseph avait caché sa musette au logis de Brulette, et n'en pouvait faire usage, pour ce que, d'une part, la rentrée des foins ne lui en laissa pas le temps, et que, de l'autre, Brulette craignant la malice de Carnat, fit de son mieux pour qu'il renonçât à son idée.
Joseph feignit de se soumettre; mais il nous parut bientôt qu'il manigançait un nouveau plan, et qu'il songeait de se louer dans une autre paroisse où il espérait d'avoir ses coudées franches.
Aux approches de la Saint-Jean d'été, il ne s'en cacha plus et avertit son maître de se procurer un autre laboureur; mais il ne fut jamais possible de lui faire dire où il voulait aller; et, comme il avait coutume de dire: Je ne sais pas, à tout ce qu'il voulait taire, nous crûmes que véritablement il s'en allait à la loue comme les autres, sans avoir rien d'arrêté dans son vouloir.