Je fus un peu mortifié d'abord, et puis, encouragé par l'idée qu'il y avait un brin de jalousie chez Brulette, je lui répondis bien franchement:
—Ce que je contais à ces filles-là, ma cousine, n'est pas assez joli pour que je le répète à une personne que je respecte. Un garçon peut faire des sottises pour se désennuyer, et le regret qu'il en a ensuite prouve d'autant mieux que son cœur et son esprit n'étaient point de la partie.
Brulette devint rouge; mais elle reprit aussitôt:
—Alors, Tiennet, tu me peux jurer que mon humeur et ma figure n'ont jamais été rabaissées dans ton estime par la figure et la gentillesse d'aucune autre fille, et cela, depuis que tu es au monde?
—J'en ferais serment, lui dis-je.
—Fais-le donc: mais donne ton attention et ta religion à ce que tu vas dire. Jure-moi par ton père et ta mère, par le bon Dieu et par ta conscience, qu'aucune ne t'a jamais semblé aussi belle que moi.
J'allais jurer, quand, je ne sais comment, un souvenir me fit trembler la langue. Je fus bien simple, peut-être, d'y faire attention, car ça n'en eût pas valu la peine pour un esprit plus dégourdi que le mien; mais il ne me fut point possible de mentir, au moment où l'image me revint si claire devant les yeux. Et pourtant, je l'avais oubliée jusqu'à cette heure, et je n'y eusse peut-être jamais repensé, sans les questions et commandements de Brulette.
—Tu n'y vas point vite, dit-elle; mais j'aime mieux ça: je t'estimerai pour une vérité et te mépriserais pour un mensonge.
—Eh bien! Brulette, répondis-je, puisque tu veux que je sois juste, sois-le aussi. Dans toute ma vie, j'ai vu deux filles, deux enfants, l'on peut dire, à l'une desquelles j'aurais barguigné à donner la préférence, si l'on m'eût dit dans ce temps-là, où je n'étais qu'un enfant moi-même: «Voilà les deux mignonnes qui t'écouteront dans la suite des temps; choisis celle que tu voudrais avoir pour femme.» J'aurais sans doute dit: «C'est ma cousine,» parce que je te connaissais aimable, et que, de l'autre, je ne savais rien de rien, l'ayant vue en tout dix minutes. Et cependant, par réflexion, il est possible que j'eusse senti quelque regret, non parce qu'elle était plus parfaite que toi en beauté, je ne crois point la chose possible; mais parce qu'elle me donna un baiser gros et bon sur chaque joue, lequel je n'avais et n'ai encore jamais reçu de toi. D'où j'aurais pu conclure qu'elle était fille à donner un jour son cœur bien franchement, tandis que la discrétion du tien me tenait dès lors, et m'a toujours tenu depuis, en peine et en crainte.
—Où donc est cette fille à présent? demanda Brulette, qui me parut saisie de ce que je disais; et comment est-ce qu'on la nomme?