—Ne dites pas que vous êtes muletier, repris-je, et tout ira bien.
Tandis qu'un chacun me questionnait sur l'étranger, une autre question s'élevait sur la pierre des ménétriers: le père Carnat ne voulait ni jouer, ni faire jouer son garçon. Mêmement, il lui faisait grand reproche de s'être laissé supplanter par un homme inconnu, et plus on voulait arranger la chose en lui disant que cet étranger ne prenait pas d'argent, plus il se fâchait rouge. Il en vint à ne se plus connaître quand le père Maurice Viaud lui dit qu'il était un jaloux, et que cet étranger en remontrerait à tous ceux de son état dans le pays.
Alors, il vint au milieu de nous, et, s'adressant à Huriel, lui demanda s'il avait patente pour cornemuser, ce qui fit rire tout le monde, et le muletier encore plus. Enfin, sommé de répondre à ce vieux enragé, Huriel lui dit:—Je ne sais pas les coutumes de votre pays, mon vieux; mais j'ai assez voyagé pour connaître la loi, et je sais que nulle part en France les artistes ne payent patente.
—Les artistes? fit Carnat, étonné d'un mot que, pas plus que nous, il n'avait jamais ouï employer. Qu'est-ce que vous entendez par là? Est-ce une sottise que vous me voulez dire?
—Non point! reprit Huriel; je dirai les musiqueux, si vous voulez, et je vous déclare que je suis libre de musiquer sans payer aucun droit au roi de France.
—Bien, bien, je sais ça, répondit Carnat; mais ce que vous ne savez pas, vous, c'est qu'au pays d'ici, les musiqueux payent un droit au corps des ménétriers pour avoir licence d'exercer, et ils en reçoivent lettres patentes, s'ils en sont agréés après les épreuves.
—Oui-da! Je connais cela, répondit Huriel, et sais très-bien quelle monnaie il faut empocher ou débourser dans vos épreuves. Je ne vous conseillerais pas de m'y essayer; mais, heureusement pour vous, je n'exerce pas votre état et ne prétends rien chez vous; je joue gratis où il me plaît, et cela, nul ne m'en peut empêcher, par la raison que je suis reçu maître sonneur, tandis que vous ne l'êtes peut-être point, vous qui parlez si haut.
Carnat s'apaisa un peu à cette parole, et ils se dirent tout bas quelques mots que personne n'entendit, par lesquels ils se firent connaître l'un à l'autre qu'ils étaient de la même corporation, sinon de la même compagnie. Les deux Carnat, n'ayant plus rien à objecter, vu que tout le monde rendait témoignage pour Huriel qu'il avait joué sans se faire payer, se retirèrent tout grommelants, et en disant des malhonnêtetés que personne ne voulut relever, afin d'en finir.
Dès qu'ils furent partis, on appela la Marie Guillard, qui était une petite jeunesse très-subtile de sa langue, et on la fit chanter, pour que l'étranger pût avoir son plaisir de la danse.
Il ne dansait pas de la même manière que nous autres, encore qu'il s'accordât très-bien à nos carrements et à notre mesure; mais il avait meilleure façon et donnait du jeu à tout son corps si librement, qu'il paraissait encore plus beau et plus grand que de coutume. Brulette y fit attention, car, au moment qu'il l'embrassa, comme c'est la manière de chez nous au commencement de chaque bourrée, elle devint toute rouge et confuse, contrairement à son habitude, qui était tranquille et indifférente à ce baiser-là.