Je me sentais le cœur très-découragé et attristé sans pouvoir me dire pourquoi; soit que j'eusse honte de n'être bon à rien dans un pareil voyage auprès de Brulette, soit que le muletier eût raison de me plaisanter, j'étais déjà comme si j'avais eu le mal du pays.

—De quoi te plains-tu? me disait cependant Huriel, qui paraissait toujours plus gai, à mesure que nous étions plus en détresse: n'es-tu pas là comme un moine en son réfectoire? Ces rochers ne sont-ils pas disposés comme pour nous servir de cheminée, de dressoirs et de siéges? Ne voilà-t-il pas ton troisième repas aujourd'hui? Cette claire lune d'argent n'éclaire-t-elle pas mieux que ta vieille lampe d'étain? Nos vivres, bien couverts dans mes bannes, ont-ils souffert de la pluie? Ce grand foyer ne sèche-t-il pas l'air autour de nous? Ces branches et ces herbes mouillées n'ont elles pas meilleure senteur que vos provisions de fromage et de beurre rance? Est-ce qu'on ne respire pas autrement sous ces grandes voûtures de branches? Regarde-les, éclairées par la flamme de notre campement! Ne dirait-on pas des centaines de grands bras maigres qui s'entre-croisent pour nous abriter? Si, de temps en temps, un petit vent nous secoue la feuillée humide sur la tête, n'en vois-tu pas pleuvoir des diamants qui nous couronnent? Qu'est-ce que tu trouves de si triste dans l'idée que nous sommes seuls dans un lieu inconnu pour toi? Ne rassemble-t-il pas ce qu'il y a de plus consolant dans la vie? Dieu d'abord, qui est partout, et ensuite une fille charmante et deux bons amis prêts à s'entr'aider?

»Et puis, croyez-vous que l'homme soit fait pour nicher toute l'année? M'est avis, au contraire, que son destin est de courir, et qu'il serait cent fois plus fort, plus gai, plus sain d'esprit et de corps, s'il n'avait pas tant cherché ses aises, qui l'ont rendu mol, craintif et sujet aux maladies. Plus vous fuyez le froid et le chaud, plus ils vous blessent quand ils vous attrapent. Vous verrez mon père, qui, comme moi, n'a peut-être pas dormi dans un lit dix fois en sa vie, s'il a des courbatures et des rhumatismes, encore qu'il travaille en bras de chemise en plein hiver!

»Et puis enfin, n'est-ce pas réjouissant de se sentir plus solide que le vent et les tonnerres du ciel? Quand L'orage gronde, n'est-ce pas la plus belle des musiques? Et les courants d'eau qui s'engouffrent dans les ravines et qui s'en vont sautant d'une racine sur l'autre, emportant les cailloux et laissant leur écume aux tiges des fougères, ne chantent-ils pas aussi des chansons folles qui portent aux jolis rêves, quand on s'endort dans les îlots qu'en une nuit ils découpent autour de vous? Les bêtes s'attristent du mauvais temps, j'en conviens; les oiseaux se taisent, les renards se terrent; mon chien lui-même cherche un abri sous le ventre de mon cheval; mais ce qui distingue l'homme des animaux, c'est de conserver son cœur tranquille et allègre au milieu des batailles de l'air et du caprice des nuées. Lui seul, qui sait se préserver, par son raisonnement, de la peur et du danger, a le pouvoir et l'instinct de sentir ce qu'il y a de beau dans ce vacarme.»

Brulette écoutait le muletier avec un grand saisissement. Elle suivait ses yeux et tous ses gestes, et goûtait chaque chose qu'il disait, sans s'expliquer à elle-même comment des paroles et des idées si nouvelles lui montaient la tête et lui échauffaient le cœur. Je m'en sentais bien un peu touché aussi, encore que j'y fisse plus de résistance: car Huriel avait une mine si aimable et si résolue sous son barbouillage, qu'on en était gagné malgré soi, comme lorsqu'on se voit surpassé au mail par un si beau joueur qu'on lui rend hommage tout en perdant son enjeu.

Nous n'étions pas pressés de finir notre souper, car, de vrai, nous étions très-bien séchés, et quand notre feu ne fut plus qu'un tas de cendres chaudes, le temps était devenu si doux et si clair que nous nous trouvions très-dispos et tout à fait soutenus en courage et bien-être par les joyeux propos et beaux devis du muletier. De temps en temps, il se taisait pour écouter la rivière qui grondait toujours assez fort, et comme les eaux, tombées dans les hauts, s'épanchaient vers son lit en mille petits ruisseaux encore grouillants, il n'y avait point d'apparence que nous pussions nous remettre en marche avant la tombée de la nuit. Huriel ayant été encore s'en assurer, revint nous donner le conseil de dormir. Il fit un lit à Brulette avec les bâtines des animaux, et l'enveloppa bien de tout ce qu'il avait de vêtements de rechange, toujours bien gaiement et sans lui conter davantage fleurette, mais en lui marquant l'intérêt et la douceur qu'il aurait eus pour un petit enfant.

Puis, il s'étendit, sans manteau ni coussins, sur la terre séchée aux alentours du foyer, m'invitant à faire de même, et bientôt dormit comme un loir, ou peu s'en faut.

J'étais bien tranquille, mais je ne dormais point, car je ne pouvais goûter cette façon de dortoir, lorsque j'entendis au loin une sonnette, comme si le clairin se fût détaché et écarté dans la forêt. Je me soulevai et le vis bien tranquille au lieu où nous l'avions mis. C'était donc un autre clairin qui nous annonçait l'approche ou le voisinage d'autres muletiers.

Tout aussitôt je vis Huriel se soulever aussi, écouter, se lever tout à fait et venir à moi:—J'ai le sommeil dur, me dit-il, et quand je n'ai que mes mules à garder, je peux m'oublier quelquefois: mais comme j'ai ici la garde d'une princesse fort précieuse, c'est autre chose, et je n'ai dormi que d'un œil. Ainsi as-tu fait, Tiennet, et c'est bien. Parlons bas, et ne bougeons, car j'aime autant ne pas faire rencontre de mes confrères; mais comme j'ai bien choisi la place où nous sommes, il y a peu d'apparence qu'on nous y découvre.

Il n'avait pas fini de parler, qu'une figure noire glissa entre les arbres et passa si près de Brulette que, pour un peu, elle l'eût heurtée sans la voir. C'était un muletier qui, aussitôt, fit un grand cri en manière de sifflement, auquel d'autres cris pareils furent répondus de plusieurs endroits, et, en moins d'un instant, une demi-douzaine de ces diables, tous plus affreux à voir les uns que les autres, furent autour de nous. Nous avions été trahis par le chien d'Huriel, qui, sentant des amis et des connaissances dans les chiens des muletiers, avait été à leur rencontre et servi de guide à leurs maîtres pour trouver notre gîte.