Nous n'étions cependant encore que dans le bas Bourbonnais, qui touche au plus haut du Berry, et il me fut dit par Huriel que le pays allait toujours grimpant jusqu'à l'Auvergne. Les bois étaient beaux, tout en futaies de chênes blancs, qui sont la plus belle espèce. Les ruisseaux, dont ces bois étaient coupés et ravinés en mille endroits, formaient des places plus humides, où poussaient des vergnes, des saules et des trembles, tous arbres grands et forts, dont n'approchent point ceux de notre pays. J'y vis aussi, pour la première fois, un arbre blanc de sa tige et superbe de son feuillage, qui ne pousse point chez nous, et qui s'appelle le hêtre. Je crois bien que c'est le roi des arbres après le chêne, et s'il est moins beau, on peut dire quasiment qu'il est plus joli. Ils étaient encore assez rares dans cette forêt, et Huriel me dit qu'ils n'étaient foisonnants que dans le mitant du pays Bourbonnais.
Je regardais toutes choses avec grand étonnement, m'attendant toujours à voir plus de raretés qu'il n'y en avait, et ne revenant pas de trouver que les arbres n'avaient pas la tête en bas et les racines en l'air, tant on s'inquiète de ce qui est éloigné et de ce qu'on n'a jamais vu. Quant à Brulette, soit qu'elle eût du goût naturel pour les endroits sauvages, soit qu'elle voulût consoler Huriel des reproches qui l'avaient affligé, elle admirait tout plus que de raison et faisait honneur et révérence aux moindres fleurettes du sentier.
Nous marchions depuis un bon bout de temps sans rencontrer âme qui vive, quand Huriel nous dit en nous montrant une éclaircie et un grand abatis:—Nous voilà aux coupes, et dans deux minutes, vous verrez notre ville et le château de mon père.
Il disait cela en riant, et pourtant nous cherchions encore des yeux quelque chose comme un bourg et des maisons, quand il ajouta, en nous montrant des huttes de terre et de feuillage qui ressemblaient plus à des terriers d'animaux qu'à des demeures d'humains:—Voilà nos palais d'été, nos maisons de plaisance. Restez ici, je cours en avant pour avertir Joseph.
Il partit au galop, regarda à l'entrée de toutes ces cabioles et revint nous dire, un peu inquiet, mais le cachant de son mieux:—Il n'y a personne, c'est bon signe; Joseph va bien; il aura accompagné mon père au travail. Attendez-moi encore; reposez-vous dans notre cabane, qui est la première ici devant vous; j'irai voir où est notre malade.
—Non, non, dit Brulette, nous irons avec vous!
—Avez-vous donc peur ici? Vous auriez tort; vous êtes sur le domaine des bûcheux, et ce ne sont pas, comme les muletiers, des suppôts du diable. Ce sont de braves gens de campagne comme ceux de chez vous, et là où règne mon père, vous n'avez rien à craindre.
—Je n'ai pas peur de votre monde, reprit Brulette, mais bien de ce que je ne vois pas Joset. Qui sait s'il n'est point mort et enseveli? Depuis un moment, l'idée m'en est venue, et j'en ai le sang figé.
Huriel devint pâle, comme si la même idée le gagnait; mais il n'y voulut pas donner attention.—Le bon Dieu ne l'aurait pas permis! dit-il; descendez, laissez là vos montures qui ne passeraient pas dans le fourré, et venez avec moi.
Il prit une petite sente qui menait à une autre coupe; mais là encore, nous ne vîmes ni Joseph ni autre personne.