—Eh bien, la cause, dit Brulette, c'est qu'il ne m'aime pas comme je voudrais être aimée. J'ai connu Joseph dès ses premiers ans; il n'a jamais été aimable avant de venir ici, et il vivait si retiré en lui-même que je le jugeais égoïste. À présent, je veux croire qu'il ne l'était pas d'une mauvaise façon; mais, d'après l'entretien que nous avons eu hier ensemble, je suis toujours assurée que j'aurais, en son cœur, une rivale dont je serais vilement écrasée, et cette maîtresse qu'il préférera à sa propre femme, ne vous y trompez pas, Thérence, c'est la musique.
—J'ai quelquefois songé à ce que vous dites là, répondit Thérence, après avoir réfléchi un peu, et en montrant bien, par son air soulagé, qu'elle aimait mieux avoir à se battre contre la musique, dans le cœur de Joseph, que contre l'aimable Brulette. Joseph, dit-elle, est très-souvent dans l'état où j'ai vu quelquefois mon père, c'est-à-dire que le plaisir de musiquer est si grand pour eux, que rien ne compte auprès de celui-là; mais mon père n'en est pas moins si aimant et si aimable, que je ne suis point jalouse de son plaisir.
—Eh bien, Thérence, dit Brulette, espérons qu'il rendra Joseph tout pareil à lui et par conséquent digne de vous.
—De moi? pourquoi de moi plus que de vous? Dieu m'est témoin que je ne m'occupe pas de moi quand je travaille et prie pour Joseph. Mon sort me tourmente bien peu, allez, Brulette, et je ne comprends guère qu'on se souvienne de soi-même dans l'amitié qu'on a pour une personne.
—Alors, dit Brulette, vous êtes comme une manière de sainte, ma chère Thérence, et je sens que je ne vous vaux point; car je me compte toujours pour quelque chose, et même pour beaucoup, quand je me permets de rêver le bonheur dans l'amour. Peut-être n'aimez-vous point Joseph comme je me l'imaginais; mais quoi qu'il en soit, je vous prie de me dire comment je dois me comporter avec lui. Je ne suis point du tout sûre qu'en lui ôtant l'espérance, je lui porterais le coup de la mort: autrement, vous ne me verriez pas si tranquille; mais il est malade, c'est bien vrai, et je lui dois du ménagement. Voilà où mon amitié pour lui est grande et sincère, et où je ne suis pas si coquette que vous pensez; car s'il est vrai que j'aie cinquante galants en mon village, où serait mon avantage et mon divertissement de venir relancer en ces bois le plus humble et le moins recherché de tous? Il me semblait, au contraire, que je méritais mieux de votre estime, puisqu'à l'occasion, je savais lâcher sans regret ma joyeuse compagnie, pour venir porter assistance à un pauvre camarade qui se réclamait de mon souvenir.
Thérence, comprenant enfin qu'elle avait tort, se jeta au cou de Brulette, sans lui demander aucunement excuse, mais en lui marquant par des caresses et par des larmes qu'elle s'en repentait franchement.
Elles en étaient là quand Huriel, suivi de ses mules, devancé par ses chiens, et monté sur son petit cheval, parut au bout de l'allée où nous étions.
Le muletier venait nous faire ses adieux; mais rien, dans son air, ne marquait le chagrin d'un homme qui se veut guérir, par la fuite, d'un amour nuisible. Il paraissait, au contraire, dispos et content, et Brulette pensa que Thérence ne l'avait mis au rang de ses amoureux que pour donner une raison de plus, bonne ou mauvaise, à son premier dépit.
Elle essaya même de lui faire dire le vrai motif de son départ, et, comme il prétendait avoir de l'ouvrage qui pressait, Thérence, de son côte, disant le contraire et s'efforçant à le retenir, Brulette, un peu piquée du courage qu'il marquait, lui fit reproche de s'ennuyer en la compagnie des Berrichons. Il se laissa plaisanter et ne voulut rien changer à son dessein; ce qui finit par offenser Brulette et la porta à lui dire:
—Puisque je ne vous verrai peut-être plus jamais, ne pensez-vous pas, maître Huriel, qu'il serait temps de me rendre un gage qui ne vous appartient pas, et qui vous pend toujours à l'oreille?