Là-dessus arriva le frère capucin, qui voulut prêcher la paix chrétienne; mais il avait trop fêté le vin bourbonnais pour mener bien subtilement sa langue, et il ne put se faire entendre dans le bruit.
—Silence! cria le grand bûcheux d'une voix qui eût couvert le tonnerre du ciel. Écartez-vous tous, et laissez-nous régler nos affaires; vous pouvez écouter, mais non point prendre voix à ce chapitre. Ici, tous les muletiers, pour Malzac et Huriel. Ici moi et les anciens de la forêt, servant de parrains et juges à ce garçon du Berry. Parle, Tiennet, et porte ta plainte. Quelles raisons avais-tu d'en vouloir à ce muletier? Si c'est pour avoir tenté d'embrasser ta payse, à la danse, je sais que c'est la coutume en ton endroit comme chez nous. Ça ne suffirait donc pas pour avoir eu même l'intention de frapper un homme. Dis-nous le sujet de ton dépit contre lui; c'est par là qu'il faut commencer.
Je ne me fis point prier pour parler, et, malgré que l'assemblée des muletiers et des anciens me causât un peu de trouble, je sus assez bien dérouiller ma langue pour raconter, comme il faut, l'histoire du bois de la Roche, et invoquer le témoignage du chef Archignat lui-même, à qui je rendis justice, peut-être un peu meilleure qu'il ne la méritait; mais je voyais bien que je ne devais point jeter de blâme sur lui, pour me l'avoir favorable, et je lui montrai en cela que les Berrichons ne sont pas plus sots que d'autres, ni plus aisés à mettre dans leur tort.
Tous les assistants qui, déjà, faisaient bonne estime de Brulette et de moi, réprouvèrent la conduite de Malzac; mais le grand bûcheux réclama encore le silence, et s'adressant à maître Archignat, lui demanda s'il y avait du faux dans mon rapport.
Ce grand compère rouge était un homme fin et prudent. Il avait la figure aussi blanche qu'un linge, et, quelque dépit qu'on lui pût causer, il ne paraissait pas avoir une goutte de sang de plus ou de moins dans le corps. Ses yeux vairons étaient assez doux et n'annonçaient point la fausseté; mais sa bouche, qui était à moitié cachée sous sa barbe de renard, souriait de temps en temps d'un air sot qui cachait mal un bon fonds de malice. Il n'aimait point Huriel, mais il faisait tout comme, et il passait pour se conduire en homme juste. Au fond, c'était le plus grand pillard qu'il y eût, et sa conscience mettait les intérêts de sa confrérie au-dessus de tout. On l'avait pris pour chef à cause de la froideur de son sang, qui lui permettait d'opérer par la ruse, et par là d'éviter à sa bande les querelles, voire les procédures, où il passait pour être aussi clerc qu'un procureur.
Il ne répondit rien à la question du grand bûcheux, et on n'eût su dire si c'était bêtise ou prudence, car tant plus il avait l'esprit éveillé, tant plus il se donnait l'air d'un homme endormi, qui rêvasse en lui-même et n'entend point ce qu'on lui demande.
Il se contenta de faire un signe à Huriel, comme pour lui demander si le témoignage qu'il allait faire serait conforme au sien; mais Huriel qui, sans être sournois, était aussi bien avisé que lui, répondit:—Maître, vous avez été invoqué comme témoin par ce garçon. S'il vous plaît de lui donner raison, je n'ai pas à vous confirmer dans la vérité de vos paroles, et s'il vous convient de lui donner tort, les coutumes de ma confrérie me défendent de vous porter un démenti. Personne, ici, n'a rien à voir dans nos affaires, et si Malzac a été blâmable, je sais d'avance que vous l'aurez blâmé. Mais il s'agit pour moi d'une autre affaire. Dans la question que nous avons eue ensemble devant vous au bois de la Roche, et dont je ne suis point appelé à dire le motif, Malzac m'a, par trois fois, dit que je mentais, et menacé personnellement. Je ne sais si vous y avez fait attention, mais je le déclare par serment; et comme je m'en trouve offensé et déshonoré, je réclame le droit de bataille, selon la coutume de notre ordre.
Archignat consulta tout bas les autres muletiers, et il paraît que tous approuvèrent Huriel, car ils se formèrent en rond, et le chef dit un seul mot: «Allez!» Sur quoi Malzac et Huriel se mirent en présence.
Je voulais m'y opposer, disant que c'était à moi de venger ma cousine, et que la plainte que j'avais portée était d'une plus grande conséquence que celle d'Huriel; mais Archignat me repoussa, en disant:—Si Huriel est battu, tu te présenteras après lui; mais si c'est Malzac qui a le dessous, il faudra bien que tu te contentes de ce que tu auras vu faire.
—Que les femmes se retirent! cria le grand bûcheux; elles sont de trop ici.