—Je ne l'ai pas vue: on ne voyait rien; il disait n'avoir reçu aucun mauvais coup et ne pensait point à lui-même: mais, regardez, Brulette, et ne vous écriez pas; voilà le mouchoir dont je lui ai essuyé la figure et que je croyais mouillé de sa sueur. J'ai vu, en arrivant ici, qu'il était tout trempé de son sang, et il m'a fallu du courage pour retenir mon saisissement devant mon père, qui était bien assez soucieux, et devant Joseph, qui est bien assez malade.

Il se fit un silence, comme si Brulette, en regardant ou en prenant le mouchoir, eût été suffoquée; puis, Thérence lui dit:

—Rendez-le-moi; il faut que je le lave dans le premier ruisseau que je rencontrerai.

—Ah! dit Brulette, laissez-le-moi garder; je le tiendrai bien caché.

—Non, mon enfant, répondit Thérence; si les gens de justice avaient l'éveil de quelque bataille, ils viendraient tout bousculer ici, et mêmement fouiller les personnes. Ils sont devenus très-tracassiers depuis quelque temps, et voudraient nous faire renoncer à nos coutumes, qui se perdent bien assez d'elles-mêmes sans qu'ils y mettent la main.

—Hélas! dit Brulette, ne serait-il pas à souhaiter que la coutume de batailles aussi dangereuses fût ôtée de votre pays?

—Oui, mais cela dépend de bien des choses auxquelles les juges du roi ne peuvent ou ne veulent rien. Il faudrait qu'ils rendissent la justice, et ils ne la rendent guère qu'à ceux qui ont le moyen de la payer. En est-il autrement dans vos pays? Vous n'en savez rien, mais je gage bien que c'est comme chez nous. Seulement, les Berrichons ont le sang très-lourd et ils patientent avec le mal qu'on peut leur faire, sans s'exposer à en chercher un pire. Ici, ce n'est point de même. L'homme qui vit dans les forêts, s'il ne se défendait point des méchants comme des loups et des autres mauvaises bêles, ne pourrait point exister. Est-ce que, par hasard, vous blâmeriez mon frère d'avoir demandé justice devant son monde, d'une injure et d'une menace qu'il avait été forcé d'endurer devant vous? Il y a peut-être bien eu un peu de votre faute, dans la rancune qu'il en avait gardée; songez à cela, Brulette, avant de l'accuser. Si vous n'aviez pas marqué tant de chagrin et de dépit pour les insultes de ce muletier, il les aurait peut-être oubliées pour sa part, car il n'y a pas homme plus doux qu'Huriel et plus enclin à pardonner; mais vous vous teniez pour offensée, il vous avait promis réparation, il vous l'a baillée bonne. Ce n'est pas un reproche que je vous fais, ni à lui non plus; j'aurais peut-être été aussi chatouilleuse que vous, et, quant à lui, il a fait son devoir.

—Non, non, dit Brulette se remettant à pleurer, il ne me devait point de s'exposer pour moi comme il l'a fait, et j'ai eu tort de lui montrer ma fierté. Je ne me le pardonnerai jamais, et, s'il lui arrive malheur d'une manière ou de l'autre, votre père et vous, qui avez été si bons pour moi, ne pourrez non plus me faire grâce.

—Ne vous tourmentez pas de cela, répondit Thérence. Arrive ce que Dieu voudra, vous n'aurez point de reproche de nous. Je vous connais à présent, Brulette, et je sais que vous méritez l'estime. Allons, essuyez vos larmes, et tâchez de vous reposer. J'espère que je n'aurai pas de mauvaises nouvelles à vous rapporter, et je suis sûre que mon frère sera consolé et guéri à moitié, si vous me permettez de lui dire le chagrin que vous cause son mal.

—Je pense, dit Brulette, qu'il y sera moins sensible qu'à votre amitié, et qu'il n'y a point de femme au monde qu'il puisse aimer autant qu'une sœur si bonne et d'un si grand courage. C'est pourquoi, Thérence, je me reproche de vous avoir demandé votre gage de première communion, et s'il lui prenait envie de le ravoir, je pense que vous feriez bien de le lui rendre, puisque vous l'avez à votre collier.