A deux heures du matin, comme nous n'avions pas pris de vivres dans la gondole, parce qu'après tout, c'est la plus incommode manière de manger qu'il y ait au monde, nous rentrâmes dans la ville, et nous allâmes souper au restaurant de Sainte-Marguerite, qui avait aussi ses ballons de papier suspendus à la treille. Nous allâmes nous asseoir au fond du jardin, et l'abbé nous fit servir des soles accommodées avec du raisin de Corinthe, des graines de pin et du citron confit. Jules et Beppa s'animèrent si bien la tête et les entrailles avec le vin de Bragance et les macarons au girofle, qu'ils ne voulurent jamais nous permettre de retourner chez nous. Il fallut aller voir le lever du soleil à l'île de Torcello. Catullo, étant à demi ivre et incapable de ramer seul un quart du chemin, nous proposa d'aller chercher ses compères César et Gambierazi: l'un qui fut fait nicoloto le mois dernier, en jurant sur le crucifix haine éternelle aux Castellans; l'autre qui remplit avec Catullo le rôle de grand prêtre, en versant l'encre de seppia sur la tête du néophyte et en dictant la formule du serment. En expiation de ces cérémonies païennes et républicaines, ils furent mis tous trois en prison avec une vingtaine d'assistants; je crois t'avoir raconté cela dans une de mes lettres. J'étais impatient de voir ces gondoliers illustres. Mais, hélas! que les hommes célèbres démentent souvent d'une manière fâcheuse l'idée que nous nous en formons! César, le néophyte, est bossu, et Gambierazi, le pontife, a les jambes en vis de pressoir. Le plus agréable des trois est encore Catullo, qui ne boite que d'une jambe, et qui ne manque jamais de dire, en parlant de lord Byron:—Je l'ai vu, il était boiteux.—Hélas! hélas! le divin poëte Catulle était Vénète; qui sait si l'ivrogne écloppé qui conduit notre gondole ne descend pas de lui en droite ligne?

Ces trois monstres, à l'aide de la voile et du vent, nous conduisirent très-vite à Torcello, et le soleil se levait quand nous nous enfonçâmes gaiement dans les sentiers verts de cette belle île.

Torcello est, de tous les îlots des lagunes où vinrent se réfugier les habitants de la Vénétie lors de l'irruption des barbares en Italie, celui qui conserve le plus de traces de cette époque d'émigration et de terreur. L'église et une fabrique en ruine sont les vestiges de la ville que ces réfugiés y construisirent. L'église, par sa construction irrégulière et le mélange de richesses antiques et de matériaux grossiers qui la composent, atteste la précipitation avec laquelle elle fut bâtie. On y employa les débris d'un temple d'Aquilée, soustraits à la ruine de cette capitale des provinces vénètes. La nef a encore la forme circulaire d'un temple païen, et de précieuses colonnes d'un marbre africain sculpté en Grèce soutiennent le toit de briques chargé de ronces qui s'échappent en festons et s'ouvrent un chemin dans les crevasses des corniches. La coupole et la partie intérieure du portique sont couvertes de mosaïques exécutées par des artistes grecs. Ces mosaïques, qui datent du onzième siècle, sont hideuses de dessin comme toutes celles de cette époque de décadence, mais remarquables de solidité. C'est de Venise que l'art de la mosaïque s'est répandu dans toute l'Italie, et ces fonds d'or qui donnent un si grand relief aux figures, et se conservent si intacts et si brillants sous la poussière des siècles, sont formés de petites plaques de verre doré que l'on fabriquait à Murano, île voisine de celle-ci. Peu à peu l'art du dessin, perdu en Grèce et retrouvé en Italie, s'appliqua à rectifier la mosaïque, et les dernières qui furent exécutées dans l'église de Saint-Marc, par les frères Zuccati, avaient été dessinées par Titien.

L'abbé voulut nous persuader que les madones en mosaïque du onzième siècle avaient un caractère austère et grandiose, où le sentiment de la foi parlait plus haut que la grâce poétique des beaux temps de la peinture. Il fallut bien avouer que dans ces grandes figures du type grec, dans ces yeux fendus, dans ces profils aquilins, il y a quelque chose de ferme et d'imposant comme les préceptes de la foi nouvelle. L'abbé en revint à sa fantaisie, tant soit peu païenne, de faire de la Vierge une allégorie religieuse. Il voulut en trouver la preuve dans les diverses expressions que ces figures révérées reçurent des grands artistes, et nous montrer, dans chacun de leurs types favoris, un reflet de leur âme. Titien avait, selon lui, révélé sa foi robuste et tranquille dans cette grande figure de Marie qui monte au ciel avec une attitude si forte et un regard si radieux, tandis que la nuée d'or s'entr'ouvre, et que Jéhovah s'avance pour la recevoir.

Raphaël et Corrège, amants et poëtes, avaient répandu sur le front de leurs vierges une douceur plus mélancolique et une plus humaine tendresse pour la Divinité; ce n'est pas le ciel seul qu'elles contemplent, c'est Jésus, Dieu d'amour et de pardon, qu'elles caressent saintement.

Enfin, Giambellino et Vivarini, les peintres aimés de Beppa, avaient confié au sourire de leurs madonnettes la naïve jeunesse de leurs cœurs.—O Giambellino! s'écria Beppa, que je t'aurais aimé! que je me serais plu a tes puérilités charmantes! comme j'aurais soigné ton chardonneret bien-aimé! comme j'aurais écouté dans mes rêves la viole et la mandoline de tes petits anges voilés de leurs longues ailes, souples, mélodieux et mignons comme des mésanges! Que j'aurais respiré avec délices ces fleurs que ta main a ravies à l'Éden, et que firent éclore les pleurs d'Ève et de Marie! Comme j'aurais frémi en baisant le léger feuillage qui flotte sur les cheveux d'or de tes pâles chérubins! Comme j'aurais timidement contemplé tes vierges adolescentes, si pures et si saintes que le regard humain craint de les profaner! J'aurais conservé mon âme sereine afin de leur ressembler.—Tu leur ressembles, Beppa! s'écria l'abbé avec un regard qu'il lança sur elle comme un éclair. Mais il reporta aussitôt sa vue sur la grande et sombre madone grecque, emblème de souffrance et d'énergie, qui se dressait au-dessus de nos têtes.—O foi triste et sublime! dit-il en étouffant un soupir. Le visage de cet honnête jeune homme exprima la satisfaction d'un douloureux triomphe, et le sourire d'amertume que l'indignation généreuse ramène si souvent sur ses lèvres s'effaça pour tout le jour. «Qu'on m'impose des sacrifices, me dit-il souvent, qu'on m'ordonne de vaincre et de macérer l'imagination rebelle, d'enfoncer dans mon cœur les sept dards qui percent le sein de Marie; qu'on me donne à souffrir, c'est bien. Ce qui tue, c'est l'inaction, c'est de sentir tout son être inutile, toute sa force perdue; c'est de n'avoir rien à combattre, rien à immoler.» Je ne serais pas surpris que l'abbé se laissât aller parfois à caresser des pensées dangereuses, des sentiments funestes, afin d'avoir la joie d'en triompher.

Le docteur alla s'endormir au milieu des orties, sur la chaise curule en pierre qui servit, dit-on, jadis aux préteurs romains chargés de percevoir l'impôt sur les pêcheurs des lagunes. La tradition populaire gratifie cette chaise du nom de trône d'Attila, bien que le conquérant barbare, ayant fait une vaine tentative d'invasion sur ces îles, et ayant vu ses vaisseaux échouer, à l'heure de la marée descendante, sur les paludes dont il ne connaissait point les canaux navigables, se fût retiré, abandonnant même la chétive conquête de la péninsule de Chioggia. Jules resta à examiner les étranges contrevents de l'église, formés, comme dans les temples orientaux, d'une grande pierre plate tournant sur un pivot et sur des gonds. L'abbé alla faire visite à son confrère de Torcello, dont le blanc prieuré, perdu dans les rameaux des jardins, faisait envie à la romanesque Beppa. J'allai seul, rêvant et ramassant des fleurs pour elle, à travers les traînes de Torcello, plus belles, hélas! que celles de ma Vallée Noire. Une profusion de liserons éclatants grimpait le long des haies, et formait souvent au-dessus du sentier des berceaux plus riches et plus élégants que si la main de l'homme s'en fût mêlée. Huit ou dix maisons, vingt peut-être, disséminées au milieu des vergers, renferment toute la population de l'île. Tous les habitants étaient déjà partis pour la pêche. Un silence inconcevable régnait sur cette nature si prodigue, que l'homme s'en occupe à peine, et y reçoit en pur don ce que chez nous il achète au prix de ses sueurs. Les papillons rasaient le tapis de fleurs étendu sous mes pieds, et, peu habitués sans doute aux tracasseries des enfants ou des entomologistes, venaient se reposer jusque sur le bouquet que j'avais à la main. Torcello est un désert cultivé. Au travers des taillis d'osier et des buissons d'althæra courent des ruisseaux d'eau marine, où le pétrel et la sarcelle se promènent voluptueusement. Çà et là un chapiteau de marbre, un fragment de sculpture du Bas-Empire, une belle croix grecque brisée, percent dans les hautes herbes. L'éternelle jeunesse de la nature sourit au milieu de ces ruines. L'air était embaumé, et le chant des cigales interrompait seul le silence religieux du matin. J'avais sur la tête le plus beau ciel du monde, à deux pas de moi les meilleure amis. Je fermai les yeux, comme je fais souvent, pour résumer les diverses impressions de ma promenade, et me composer une vue générale du paysage que je venais de parcourir. Je ne sais comment, au lieu des lianes, des bosquets et des marbres de Torcello, je vis apparaître des champs aplanis, des arbres souffrants, des buissons poudreux, un ciel gris, une végétation maigre, obstinément tourmentée par le soc et la pioche, des masures hideuses, des palais ridicules, la France en un mot.—Ah! tu m'appelles donc! lui dis-je. Je sentis un étrange mouvement de désir et de répugnance. O patrie! nom mystérieux à qui je n'ai jamais pensé, et qui ne m'offres encore qu'un sens impénétrable! le souvenir des douleurs passées que tu évoques est-il donc plus doux que le sentiment présent de la joie? Pourrais-je t'oublier si je voulais? et d'où vient que je ne le veux pas?


IV
A JULES NÉRAUD

Nohant, septembre 1834.