V
A FRANÇOIS ROLLINAT
Janvier 1835.
Pourquoi diable n'es-tu pas venu hier? nous t'avons attendu pour dîner jusqu'à sept heures, ce qui est exorbitant pour des appétits excités par l'air vif de la campagne. Il te sera survenu un client bavard? tu n'es pas malade au moins? A présent, nous ne t'attendons plus que samedi. Dans l'intervalle, donne-moi de tes nouvelles, entends-tu, Pylade? nous serions inquiets. La mine que tu as depuis trois mois surtout n'est pas faite pour nous rassurer. Pauvre vieux petit homme jaune, qu'as-tu donc? Je sais que tu réponds ordinairement à cette question-là: «Qu'as-tu toi-même? es-tu donc un homme riche, jeune, robuste et frais, pour t'inquiéter de la mine que j'ai?» Hélas! nous avons tous deux une pauvre apparence, et, dans tous ces étuis de parchemin, il y a des âmes bien lasses et bien flétries, mon camarade!
Bah! de quoi vais-je parler? nous avons été hier plus gais que jamais; cependant tu nous manquais bien, mais nous avons bu à ta santé, et, à force de faire des vœux pour toi, nous nous sommes tous un peu exaltés. Ma foi! Pylade, il ne faut pas nier les biens que la Providence nous tient en réserve. Au moment où nous croyons tout perdu, la bonne déesse, qui sourit de notre désespoir, est là, derrière nous, qui entoure de clinquant un petit hochet bien joli qu'elle nous met ensuite dans les mains si doucement qu'on ne soupçonne pas son dessein; car si nous pouvions imaginer qu'elle nous raille et qu'elle ne prend pas notre fureur au sérieux, nous serions capables de nous tuer pour la forcer d'y croire. Mais nous espérons qu'elle est un peu intimidée de nos menaces, et qu'à l'avenir elle se conduira mieux à notre égard; nous nous laissons aller peu à peu à regarder cette amusette qu'elle nous a donnée, et enfin nous en secouons les grelots tout en leur disant: Grelots de la folie, vous pouvez bien sonner tant que vous voudrez, nous n'y prendrons aucun plaisir. Mais nous les faisons sonner encore, et nous les écoutons avec tant de complaisance que bientôt nous nous faisons grelots nous-mêmes, et des rires et des chants de joie sortent de nos poitrines vides et désolées. Nous avons alors de bien beaux raisonnements pour nous réconcilier avec la vie, tout aussi beaux que ceux qui nous faisaient renoncer à la vie la semaine précédente. Quelle mauvaise plaisanterie que le cœur humain! Qu'est-ce donc que ce cœur-là, dont nous parlons tous tant et si bien? D'où vient que cela est si bizarre, si mobile, si lâche à la souffrance, si léger au plaisir? Y a-t-il un bon et un mauvais ange qui soufflent tour à tour sur ce pauvre organe de la vie? Est-ce une âme, un rayon de la Divinité, que ce diaphragme qu'une tasse de café et un bon mot dilatent? Mais si ce n'est qu'une éponge imbibée de sang, d'où lui viennent donc ces aspirations soudaines, ces tressaillements, ces angoisses, espèce de cris déchirants qui s'en échappent quand de certaines syllabes frappent l'oreille, ou quand les jeux de la lumière dessinent sur le mur, avec la frange d'un rideau ou l'angle d'une boiserie, certaines lignes fantastiques, profils ébauchés par le hasard, empreints de magiques ressemblances? Pourquoi, au milieu de nos soupers, où, Dieu merci, le bruit et la gaieté ne vont pas à demi, y en a-t-il quelques-uns parmi nous qui se mettent à pleurer sans savoir pourquoi? Il est ivre, disent les autres. Mais pourquoi le vin qui fait rire ceux-ci fait-il sangloter celui-là? O gaieté de l'homme, que tu touches de près à la souffrance! Et quel est donc ce pouvoir d'un son, d'un objet, d'une pensée vague sur nous tous? Quand nous sommes vingt fous criant dans tous les tons faux, et chantant sur toutes les gammes incohérentes de l'ivresse, s'il en est un qui fasse un signe solennel en disant: Écoutez! tous se taisent et écoutent. Alors, dans le silence de ces grands appartements, une voix lointaine et plaintive s'élève. Elle vient du fond de la vallée, elle monte comme une spirale harmonieuse autour des sapins du jardin, puis elle gagne l'angle de maison; elle se glisse par une fenêtre, elle vole le long des corridors et vient se briser contre la porte de notre salle avec des sanglots lamentables. Alors toutes nos figures s'allongent, toutes nos lèvres pâlissent; nous restons tous cloués à notre place, dans l'attitude où ce bruit nous a pris. Enfin quelqu'un s'écrie:—Bah! c'est le vent, je m'en moque.—En effet, c'est le vent, rien que le vent et la nuit; et personne ne s'en moque, personne ne surmonte sans effort la tristesse qu'inspirent ces choses-là. Mais pourquoi est-ce triste? Le renard et la perdrix tombent-ils dans la mélancolie quand le vent pleure dans les bruyères? La biche s'attendrit-elle au lever de la lune? Qu'est-ce donc que cet être qui s'institue le roi de la création, et qui ne rêve que larmes et frayeurs?
Mais pourquoi serions-nous tristes, à moins d'être fous? Nos femmes sont charmantes, et nos amis, en est-il de meilleurs? Est-il beaucoup de mortels qui aient eu dans leur vie le bonheur de réunir sous le même toit presque tous les jours, pendant un mois, douze ou quinze créatures nobles et vraies, et toutes unies entre elles d'une sainte amitié? O mes amis, mes chers amis! savez-vous ce que vous êtes dans la vie d'un infortuné? vous ne le savez pas assez, vous n'êtes pas assez fiers du bien que vous faites; c'est quelque chose que de sauver une âme du désespoir.
Hélas! hélas! qu'est-ce que ce mélange d'amertume et de joie? qu'est-ce que ce sentiment de détachement et d'amour, qui me ramène ici chaque année, dans cette saison qui n'est plus l'automne et qui n'est pas encore l'hiver, mois de recueillement mélancolique et de tendre misanthropie; car il y a de tout cela dans cette pauvre tête fatiguée que presse de toute sa solennité le toit paternel. O mes dieux Lares! vous voilà tels que je vous ai laissés. Je m'incline devant vous avec ce respect que chaque année de vieille se rend plus profond dans le cœur de l'homme. Poudreuses idoles qui vîtes passer à vos pieds le berceau de mes pères et le mien, et ceux de mes enfants; vous qui vîtes sortir le cercueil des uns et qui verrez sortir celui des autres, salut, ô protecteurs devant lesquels mon enfance se prosternait en tremblant, dieux amis que j'ai appelés avec des larmes du fond des lointaines contrées, du sein des orageuses passions! Ce que j'éprouve en vous revoyant est bien doux et bien affreux. Pourquoi vous ai-je quittés, vous toujours propices aux cœurs simples, vous qui veillez sur les petits enfants quand les mères s'endorment, vous qui faites planer les rêves d'amour chaste sur la couche des jeunes filles, vous qui donnez aux vieillards le sommeil et la santé! Me reconnaissez-vous, paisibles Pénates? ce pèlerin qui arrive à pied dans la poussière du chemin et dans la brume du soir, ne le prenez-vous point pour un étranger? Ses joues flétries, son front dévasté, ses orbites que les larmes ont creusées, comme les torrents creusent les ravins, ses infirmités, sa tristesse et ses cicatrices, tout cela ne vous empêchera-t-il pas de reconnaître cette âme vaillante qui sortit d'ici un matin revêtue d'un corps robuste, lequel chevauchait une brave jument nourrie dans les genêts, sobre et infatigable monture, comme si l'homme et l'animal devaient faire le tour du monde? Voici l'homme: les enfants l'appellent Tobie, et ils le soutiennent sous les bras pour qu'il marche. Le cheval est là-bas, il broute lentement l'ortie autour des murs du cimetière: c'est Colette, qui jadis fut digne de porter Bradamante, et qui, maintenant aveugle, regagne encore aujourd'hui, avec la vue de l'instinct et de la mémoire, la litière où elle mourra demain matin.
Eh bien! Colette, tes beaux jours ne sont plus; mais on a fait une bonne action en te conservant un coin et une botte de paille dans l'écurie. Qui t'a assuré cette bonne destinée de ne point être vendue au corroyeur comme tous les vieux chevaux? le plus sacré des droits, l'ancienneté. Ce qui a été est quelque chose de respectable. Ce qui est, est toujours sujet à doute et à contestation. D'où vient donc l'amitié qu'on a pour ton vieux maître ici? Personne ne le connaît plus, il a disparu longtemps, il a voyagé au loin; ses traits ont changé; de ses goûts, de ses habitudes, de son caractère, on ne sait plus rien, car il s'est passé tant de choses dans sa vie depuis le temps où il était encore solide et fier! Mais un mot simple et doux rattache à lui ceux qui pourraient s'en méfier. Ce mot, c'est autrefois.—Il était là, dit-on, il faisait ces choses avec nous, il était un de nous, nous l'avons connu; il allait à la chasse par ici, il cueillait des champignons dans le pré qui est là-bas; vous souvenez-vous de la noce d'un tel, et de l'enterrement de...? Quand on en est au chapitre des vous souvient-il, que de précieux liens d'or et de diamant rattachent les cœurs refroidis! que de chaleureuses bouffées de jeunesse montent au visage et raniment les joies oubliées, les affections négligées! On se figure souvent alors qu'on s'est aimé plus qu'on ne s'aima en effet, et, à coup sûr, les plaisirs passés, comme les plaisirs qu'on projette, semblent plus vifs que ceux qu'on a sous la main.
Ah! c'en est un bien pur, cependant, que de s'embrasser après une longue absence, en s'écriant:—Te voilà donc, mon vieux! C'est donc toi, ma fille! C'est donc vous, ma nièce, ma sœur!
Ne me dis donc pas, mon ami, que je suis courageux, et que la gaieté que je montre est un effort de mon amitié pour toi et pour eux. Ne crois pas cela. Je suis heureux en effet, heureux par vous, malheureux par d'autres. Qu'importe ici ce qui n'est pas vous? Crois-tu que je m'en occupe?—J'y songe malgré moi, il est vrai; mais pourquoi en parler, pourquoi le sauriez-vous? Oh! non, que personne ne le sache, excepté les deux ou trois vieux qui ne peuvent se tromper sur le pli de mon sourcil. Mais que les autres ne connaissent de moi que le bonheur qui me vient d'eux. Les pauvres enfants en douteraient s'ils voyaient le fond des abîmes qu'ils couvrent de fleurs. Ils s'éloigneraient effrayés en se disant: Rien ne peut croître sur ce sol désolé; car les incurables n'ont pas d'amis, et quand l'homme ne peut plus être utile à l'homme, celui qui peut se sauver s'éloigne, et celui qui n'a plus de chances meurt seul. Ces jeunes esprits comprendraient-ils ce qui se passe chez ceux qui ont vécu? savent-ils qu'on renferme dans son sein tous les éléments de la joie et de la douleur, sans pouvoir se servir de l'une ou de l'autre? A leur âge, toute douleur doit tuer ou être tuée; à leur âge, les grandes désolations, les graves maladies, les austères résolutions, le sombre et silencieux désespoir. Mais, après ces périodes fatales, ils ont la jeunesse qui reprend ses droits, le cœur qui se renouvelle et se retrempe, la vie qui se réveille intense et pressée de réparer le temps perdu; et il y a là dix ou vingt ans d'orages, de maux affreux et de joies indicibles. Mais, quand l'expérience a frappé ses grands coups, et que les passions, non amorties, mais comprimées, s'éveillent encore pour brûler, et retombent aussitôt frappées d'épouvante devant le spectre du passé, alors le cœur humain, qui pouvait auparavant se promettre et s'imposer, ne se connaît plus du tout. Il sait ce qu'il a été, mais il ne sait plus ce qu'il sera; car il a tant combattu qu'il ne peut plus compter sur ses forces. Et d'ailleurs, il a perdu le goût de souffrir, si naturel à ceux qui sont jeunes. Les vieux en ont assez. Leur douleur n'a plus rien de poétique; la douleur n'embellit que ce qui est beau.
La pâleur divinise la beauté des femmes et ennoblit la jeunesse des hommes. Mais, quand le chagrin se manifeste par d'irréparables ravages, quand il creuse des sillons à des fronts flétris, on le sent maussade et dangereux. On le cache comme un vice, on le dérobe à tous les regards, de peur que la crainte de la contagion n'éloigne les heureux d'auprès de vous. C'est alors vraiment qu'on est digne de plainte; car on ne se plaint pas, et l'on craint d'être plaint. C'est à cet âge-là que les amis contemporains se comprennent d'un regard, et qu'il suffit d'un mot pour se raconter l'un à l'autre toute sa vie passée.