—J'y serai, docteur, je vous le jure.
—Jurez-le par notre meilleur ami, par celui qui était encore là, ces jours passés, pour vous faire entendre raison.
—Je jure par lui, répondis-je, et vous pouvez croire que c'est une parole sacrée. Adieu, docteur.
Il serra ma main dans sa grosse main rouge, et faillit la briser comme un roseau. Deux larmes coulèrent silencieusement sur ses joues. Puis il leva les épaules et rejeta ma main en disant: Allez au diable!—Quand il eut fait dix pas en courant, il se retourna pour me crier:—Faites couper vos talons de bottes avant de vous risquer dans les neiges. Ne vous endormez pas trop près des rochers; songez qu'il y a par ici beaucoup de vipères. Ne buvez pas indistinctement à toutes les sources, sans vous assurer de la limpidité de l'eau; sachez que la montagne a des veines malfaisantes. Fiez-vous à tout montagnard qui parlera le vrai dialecte; mais si quelque traînard vous demande l'aumône en langue étrangère ou avec un accent suspect, ne mettez pas la main à votre poche, n'échangez pas une parole avec lui. Passez votre chemin; mais ayez l'œil sur son bâton.
—Est-ce tout, docteur?
—Soyez sûr que je n'omets jamais rien d'utile, répondit-il, d'un air fâché, et que personne ne connaît mieux que moi ce qu'il convient de faire et ce qu'il convient d'éviter en voyage.
—Ciaò, egregio dottore, lui dis-je en souriant.
—Schiavo suo, répondit-il d'une voix brève en enfonçant son chapeau sur sa tête. . . .
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Je conviens que je suis de ceux qui se casseraient volontiers le cou par bravade, et qu'il n'est pas d'écolier plus vain que moi de son courage et de son agilité. Cela tient à l'exiguité de ma stature et à l'envie qu'éprouvent tous les petits hommes de faire ce que font les hommes forts.—Cependant tu me croiras si je te dis que jamais je n'avais moins songé à faire ce que nous appelons une expédition. Dans mes jours de gaieté, dans ces jours devenus bien rares où je sortirais volontiers, comme Kreissler, avec deux chapeaux l'un sur l'autre, je pourrais hasarder comme lui les pas les plus gracieux sur les bords de l'Achéron; mais dans mes jours de spleen je marche tranquillement au beau milieu du chemin le plus uni, et je ne plaisante pas avec les abîmes. Je sais trop bien que, dans ces jours-là, le sifflement importun d'un insecte à mon oreille ou le chatouillement insolent d'un cheveu sur ma joue suffirait pour me transporter de colère et de désespoir, et pour me faire sauter au fond des lacs.—Je marchai donc toute cette matinée sur la route de Trente, en remontant le cours de la Brenta. Cette gorge est semée de hameaux assis sur l'une et l'autre rive du torrent, et de maisonnettes éparses sur le flanc des montagnes. Toute la partie inférieure du vallon est soigneusement cultivée. Plus haut s'étendent d'immenses pâturages dont la nature prend soin elle-même. Puis une rampe de rochers arides s'élève jusqu'aux nuages, et la neige s'étale au faîte comme un manteau.