Ce que j'ai vu de plus beau à Chamounix, c'est ma fille. Tu ne peux te figurer l'aplomb et la fierté de cette beauté de huit ans, en liberté dans les montagnes. Diane enfant devait être ainsi, lorsque, inhabile encore à poursuivre le sanglier dans l'horrible Érymanthe, elle jouait avec de jeunes faons sur les croupes amènes de l'Hybla. La fraîcheur de Solange brave le hâle et le soleil. Sa chemise entr'ouverte laisse à nu su forte poitrine, dont rien ne peut ternir la blancheur immaculée. Sa longue chevelure blonde flotte en boucles légères jusqu'à ses reins vigoureux et souples que rien ne fatigue, ni le pas sec et forcé des mules, ni la course au clocher sur les pentes rapides et glissantes, ni les gradins de rochers qu'il faut escalader durant des heures entières. Toujours grave et intrépide, sa joue se colore d'orgueil et de dépit quand on cherche à aider sa marche. Robuste comme un cèdre des montagnes et fraîche comme une fleur des vallées, elle semble deviner, quoiqu'elle ne sache pas encore le prix de l'intelligence, que le doigt de Dieu l'a touchée au front, et qu'elle est destinée à dominer un jour, par la force morale, ceux dont la force physique la protége maintenant. Au glacier des Bossons, elle m'a dit: «Sois tranquille, mon George; quand je serai reine, je te donnerai tout le Mont-Blanc.»

Son frère, quoique plus âgé de cinq ans, est moins vigoureux et moins téméraire. Tendre et doux, il reconnaît et révère instinctivement la supériorité de sa sœur; mais il sait bien aussi que la bonté est un trésor. «Elle te rendra fier, me dit-il souvent, moi je te rendrai heureux.»

Éternel souci, éternelle joie de la vie, adulateurs despotiques, âpres aux moindres jouissances, habiles à se les procurer, soit par l'obsession, soit par l'opiniâtreté; égoïstes avec candeur, instinctivement pénétrés de leur trop légitime indépendance, les enfants sont nos maîtres, quelque fermeté que nous feignions vis-à-vis d'eux. Entre les plus fougueux et les plus incommodes les miens se distinguent, malgré leur bonté naturelle; et j'avoue que je ne sais aucune manière de les plier à la forme sociale avant que la société leur fasse sentir ses angles de marbre et ses herses de fer. J'ai beau chercher quelle bonne raison on peut donner à un esprit sortant de la main de Dieu et jouissant de sa libre droiture pour l'astreindre à tant d'inutiles et folles servitudes. A moins d'habitudes que je n'ai pas et d'un charlatanisme que je ne peux ni ne veux avoir, je ne comprends pas comment j'oserais exiger que mes enfants reconnussent la prétendue nécessité de nos ridicules entraves. Je n'ai donc qu'un moyen; l'autorité: et je l'emploie quand il faut, c'est-à-dire fort rarement; c'est ce que je ne conseille à personne d'essayer s'il n'a les moyens de se faire aimer autant que craindre.

J'aime beaucoup les systèmes, le cas d'application excepté. J'aime la foi saint-simonienne, j'estime fort le système de Fourier; je révère ceux qui, dans ce siècle maudit, n'ont subi aucun entraînement vicieux, et qui se retirent dans une vie de méditation et de recherche pour rêver le salut de l'humanité. Mais je crois qu'avec la moindre vertu mise en action, et soutenue par une certaine énergie, on en ferait plus qu'avec toute la sagesse des nations délayée dans les livres. Cela me vient, non à propos de l'éducation de mes enfants, mais à propos de celle du genre humain, sur laquelle Franz discourait, du haut de sa mule, en traversant les précipices de la Tête-Noire. Et moi, à pied, tirant par la bride le mulet de ma fille, pour lui faire descendre des gradins de rochers fort difficiles, je babillais à tort et à travers. On me faisait la guerre parce que je n'avais pas voulu mordre à la philosophie durant notre séjour à Chamounix. Le major est savant, Franz est curieux de science, Arabella pénètre tout d'un coup d'œil rapide et clair. Moi, je suis paresseux, nonchalant, et orgueilleux de mon ignorance comme un sauvage. Ils avaient beau jeu contre moi, eux trois qui savaient sur le bout de leur doigt tout l'argot de la métaphysique allemande. Je me défendis comme un diable, et je crois que nous ne nous entendîmes ni les uns ni les autres. D'abord je suspectais le major de vouloir me sonder pour me juger du haut de son savoir, et prononcer judicieusement sur la pauvreté de ma cervelle. Je n'étais pas bien pressé, comme tu peux croire, de lui laisser palper toutes les bosses et tous les creux phrénologiques dont m'a doué la nature. Je n'aime à parler de moi qu'avec ceux que j'aime, et, quoique je trouvasse le major infiniment spirituel (peut-être même à cause de cela précisément), je me sentais une secrète méfiance contre lui.

J'avais grand tort, assurément. Dans la suite du voyage, j'ai vu qu'il était bon autant qu'intelligent; et son cerveau, que je croyais si froid et si bouffi, est plus poétique que le mien: je m'en suis aperçu à ma grande honte et à mon grand plaisir.

Tant il y a, que, le jugeant un peu pédant, je fis le grossier et le railleur avec lui pendant toute cette journée. J'attaquai, par esprit de contradiction, toutes les belles choses qu'il savait, et je fis une guerre de Vandale à sa métaphysique. Il me crut plus bête que je n'étais, et j'eus lieu de m'en réjouir; car il commença de ce moment à me prendre en amitié et à ne plus fouiller dans mon cerveau, avec son microscope, pour y trouver ces sataniques merveilles qu'il y supposait. Il vit que j'étais un assez bon garçon, pas du tout fort, et plus rapproché de la nature du hanneton que de celle du diable.

Au fond, s'il avait raison contre moi à beaucoup d'égards, je soutiens que je n'avais pas tort dans ce que je voulais prouver. Mon erreur ne consistait qu'à vouloir combattre en lui des systèmes que je lui supposais fort gratuitement; et, pour repousser un étalage de fausse et froide science que je lui attribuais injustement, je faisais le procès à toute science, à toute méthode, à toute théorie. Je crois, Dieu me le pardonne! que j'aurais médit de mon Jean-Jacques lui-même s'il eût pris son parti. Mais il me fit le plaisir de n'y point songer, et moi, m'enfonçant jusqu'au cou dans la sauvagerie de mon maître bien-aimé, je déclamai (un peu moins éloquemment que lui) contre l'abus de la science et les absurdités de la philosophie creuse. Voilà où j'avais raison: je hais cette science profonde, ardue, inextricable, barbare, où l'esprit se noie, où le cœur se dessèche; cette métaphysique glacée des Allemands, qui analyse l'âme humaine, qui dissèque les mystères de la Divinité en nous; sans songer à éveiller dans nos cœurs une pensée généreuse, sans y faire germer un sentiment vraiment religieux, vraiment humain. Je me révoltai donc contre tous ces docteurs éclectiques dont je croyais le major infatué. Je me cramponnai au fait, à la logique claire, à la pratique ardente, aux principes républicains, à la générosité du sang français, à la France, en un mot, que ce Genevois avait l'air de mépriser, son Allemagne métaphysique à la main. Pour exprimer tout cela, je débitai mille sottises: le rusé major m'y poussait en me traitant de jacobin; et moi, bouillant enfant de Paris que je suis, je ne voulus point renier mes pères, les fils de notre aïeul Rousseau. La dispute était trop animée pour que je songeasse à faire mes réserves. Il me semblait que c'eût été lâcheté que de faire la part de nos égarements, de notre ignorance et de nos excès de 93, en présence d'un adversaire qui feignait d'en imputer la faute à notre France philosophique du dix-huitième siècle; et, de parole en parole, je m'échauffai si bien que j'eusse été capable d'envoyer à la guillotine le major, Puzzi, la poupée que ma fille portait en croupe, et jusqu'au mulet qu'elles chevauchaient de compagnie.

Mais tout à coup je m'aperçus que le major, ennuyé ou révolté de ma mauvaise foi, ne m'écoutait plus. Il avait la tête penchée sur son livre, et, au milieu des plus belles scènes de la nature, il n'avait d'yeux et de pensée que pour un traité de philosophie qu'il venait de tirer de sa poche. Je me permis de l'en railler.

—Taisez-vous, me dit-il; vous traversez la vie en regardant comment les objets sont colorés, découpés et arrangés en apparence; vous ne savez et vous ne désirez savoir la cause de rien. Vous avez bien regardé les montagnes depuis Chamounix jusqu'ici, n'est-ce pas? Vous avez compté les sapins, et vous pourriez tracer dans votre cerveau une ligne exacte des déchiquetures de la chaîne, comme un dessinateur géographe trace de mémoire les sinuosités de la Saône sur un morceau de papier. Pendant ce temps-là, j'ai cherché le principe de l'univers.

—Et vous l'avez trouvé, major? Faites-nous en part.