—Non! non! m'écriai-je avec humeur; il n'est pénétré que du contraire. Si le major est savant, que lui importent les souffrances et l'abjection du simple et de l'ignorant? Que le major sympathise avec des esprits d'une haute trempe, cela est heureux et agréable pour lui et pour eux; mais le monde n'en ressent aucune chaleur, et le vulgaire n'en reçoit aucun soulagement. Eh! trouvez donc un moyen d'appuyer votre science sur un texte limpide et laconique! et quand vous aurez fait un peuple avec cela, vous lui ferez des codes en trente volumes si vous voulez. Jusque-là vous n'êtes que des brahmanes, vous cachez la vérité dans des puits, et vos plus anciens adeptes peuvent à peine expliquer vos mystères, tant ils sont compliqués, tant le principe y est enveloppé d'hiéroglyphes! Faute de vouloir trancher dans le vif et de présenter courageusement tout le péril et toute la souffrance d'une grande crise expiatoire, vous faites rire avec vos énigmes, et vous méritez à plusieurs égards les reproches d'hypocrisie qu'on vous adresse. Voilà pourquoi tout votre bagage scientifique n'enrichit personne; voilà pourquoi nous ne savons rien, ou, quand nous nous mêlons d'étudier et d'interpréter, nous tombons dans une déplorable confusion.

—Et cependant, n'en doutez pas, reprit Franz, l'avenir du monde est dans tout. Les divers éléments de rénovation se constitueront un jour et formeront une noble unité. Oh! non, tant de belles œuvres éparses ne retomberont pas dans la nuit; tant de nobles aspirations, tant de généreux soupirs ne seront pas étouffés par l'implacable indifférence du destin. Qu'importent les erreurs, les faiblesses et les dissensions des champions de la vérité? Ils combattent aujourd'hui épars, et malades, malgré eux, du désordre et de l'intolérante vanité du siècle. Ils ne peuvent s'élever au-dessus de cette atmosphère empoisonnée. Perdus dans une affreuse mêlée, ils se méconnaissent, se fuient et se blessent les uns les autres, au lieu de se presser sous la même bannière et de plier le genou devant les plus robustes et les plus purs d'entre eux. Ils prodiguent leur force à des engagements partiels, à de frivoles escarmouches. Il faut que cette génération haletante passe et s'efface comme un torrent d'hiver. Il faut qu'elle emporte nos lamentations prophétiques, nos protestations et nos pleurs. Après elle, de nouveaux combattants mieux disciplinés, instruits par nos revers, ramasseront nos armes éparses sur le champ de bataille, et découvriront la vertu magique des flèches d'Hercule.

—Embrassons-nous, mon pauvre Franz, et que Dieu t'entende! m'écriai-je en sautant à bas du mulet; tu ne parles et tu ne penses pas mal pour un musicien.

Le major sourit dans sa barbe en nous regardant d'un œil paternel. Son cœur sympathisait avec notre élan vers l'avenir, et il commençait à me sembler moins infernal qu'il ne m'avait passé par la tête de le supposer.

Une servante de mauvaise humeur ouvrait en cet instant la porte de l'hôtel de la Grand'Maison à Martigny.

—Ce n'est pas une raison pour faire la grimace, lui dit à brûle-pourpoint Franz, qui était tout émoustillé et tout guerroyant.

Elle faillit lui jeter son flambeau à la tête. Ursule se prit à pleurer.—Qu'as-tu? lui dis-je.—Hélas! dit-elle, je savais bien que vous me mèneriez au bout du monde; nous voici à la Martinique. Il faudra passer la mer pour retourner chez nous; on me l'avait bien dit que vous ne vous arrêteriez pas en Suisse!—Ma chère, lui dis-je, rassure-toi et enorgueillis-toi. D'abord, tu es à Martigny, en Suisse, et non à la Martinique. Ensuite, tu sais la géographie absolument comme Shakspeare.

Cette dernière explication parut la flatter. Franz donna l'ordre aux domestiques de réveiller la caravane à six heures du matin. Nous nous jetâmes dans nos lits, exténués de fatigue. J'avais fait à pied presque tout le chemin, c'est-à-dire huit lieues. Le major l'avait fort bien remarqué, et il me gardait un plat de son métier. Il s'enferma avec son traité de l'absolu et Puzzi, qu'il rossa pour l'empêcher de ronfler, et il chercha toute la nuit le véritable sens de cette terrible phrase:—«L'absolu est identique à lui-même.»

N'en ayant point trouvé qui le satisfit pleinement, son humeur satanique s'exaspéra, et à quatre heures du matin il vint faire un vacarme épouvantable à ma porte. Je m'éveille, je m'habille en toute hâte, je refais mes paquets et je parcours toute la maison, affairé, me frottant les yeux, luttant contre la fatigue et craignant d'être en retard. Un profond silence régnait partout: j'en étais à croire que la caravane était partie sans moi, quand le major, en bonnet de nuit, apparaît en bâillant sur le seuil de sa chambre.

—Quelle mouche vous pique? dit-il avec un sourire féroce, et d'où vient que vous êtes si matinal? Votre humeur est vraiment fâcheuse en voyage. Tenez-vous en repos, nous avons encore une heure à dormir.