Notre génération, qui s'est montrée forte et fière un matin pour chasser les jésuites dans la personne de Charles X, a bien mauvaise grâce, il me semble, à conspuer les courageuses tentatives de la réforme et à insulter dans sa postérité religieuse le grand nom de Luther. Lequel de nous n'a pas été un factieux en 1830? La famille de Charles X ne représentait-elle pas aussi la sûreté de l'État? N'a-t-il pas fallu, pour opérer jusqu'à un certain point et dans un certain sens la réhabilitation de tout un peuple, pour secouer le joug des plus révoltants priviléges et faire faire un pas imperceptible au règne lent, mais inévitable, de la justice populaire; n'a-t-il pas fallu, dis-je, briser beaucoup de vitres et contrarier beaucoup de dormeurs? J'espère, au reste, que tous ces mots à l'usage du charlatanisme monarchique ont perdu toute espèce de sens dans les consciences, et que ceux qui s'en servent ne se rencontrent pas sans rire.

J'accorderais beaucoup de raison et de sagesse à nos catholiques nouveau-nés, si, en déclarant, comme ils font, qu'ils proscrivent les méchants prêtres, les moines dissolus, et qu'ils leur attribuent tout le discrédit où est tombée la chère orthodoxie, ils ne réservaient pas des anathèmes encore plus âpres et des mépris encore plus acharnés pour les épurateurs de l'Évangile. Mais leur logique est en défaut quand ils s'attaquent si violemment à la réforme de Luther, eux qui se posent en réformateurs nouveaux, en chrétiens perfectionnés.

Si on rétablissait les couvents et les bénéfices, ils jetteraient des cris affreux et recommenceraient Luther et Calvin, sans daigner s'apercevoir que l'idée n'est pas neuve, et que la route vers une juste réforme a été frayée par des pas plus nobles et plus assurés que les leurs. Je voudrais bien savoir si ces beaux confesseurs de la foi catholique blâment les mesures prises dans l'Assemblée nationale relativement aux biens du clergé; m'est avis, au contraire, qu'ils s'en trouvent fort bien, et qu'ils ne seraient pas très-contents de voir relever les abbayes et les monastères aux dépens des métairies que leurs parents installèrent, il y a quarante ans, sur les ruines de ces propriétés, si agréablement acquises, si lucrativement exploitées, si bonnes à prendre, en un mot, et si bonnes à garder. S'ils méprisent Luther et Calvin pour avoir fait la guerre aux richesses ecclésiastiques en vue de la perfection chrétienne, et non au profit d'un clergé nouveau, je leur conseille de ne s'en point vanter et de garder leurs biens nationaux, sans insulter la mémoire de ceux qui, les premiers, osant prêcher aux apôtres de Jésus la pauvreté, l'austérité et l'humilité de leur divin maître, préparèrent au clergé catholique ce qui lui est arrivé en France et ce qui lui arrive aujourd'hui en Espagne. L'apparente hypocrisie de ceux qui les attaquent ferait horreur, si leur puérilité, leur engouement pour le premier paradoxe venu, leur nature singeuse et leur absence totale de raisonnement ne faisaient sourire.

M'étant posé ces questions fondamentales, j'entrai sans crainte dans le temple genevois, et j'écoutai avec beaucoup de douceur le prêche d'un monsieur qui avait une bien excellente figure, et dont, à cause de cela, je me réjouis sincèrement d'avoir oublié le nom. Il nous apprit que si l'industrie avait fait des progrès en Suisse, c'est que Genève était protestante (libre à nous de croire que si l'industrie est florissante en France, c'est que nous sommes catholiques). Il nous dit encore que Dieu envoyait toujours des richesses aux hommes pieux, ce qui ne me parut ni très-certain, ni très-conforme à l'esprit de l'Évangile; puis encore que si l'auditoire manquait de ferveur, le prix des denrées pourrait bien baisser, le commerce aller à la diable, et les bourgeois être forcés de boire du mauvais vin et de fumer du tabac avarié. Je crois même qu'il ajouta que ces belles montagnes et ce beau lac, dont la Providence avait gratifié les protestants de Genève, pourraient bien être supprimés par un décret céleste, si l'on n'était pas plus assidu au service divin. L'auditoire se retira satisfait après avoir chanté des cantiques, et je restai seul dans le temple.

Quand la nef fut vide de ces figures impassibles, sur le front desquelles Lavater n'eût pu écrire que ce seul mot: exactitude; quand ce pasteur nasillard eut cessé d'y faire entendre ses remontrances paternellement prosaïques, la réforme, cette forte idée sans emblèmes, sans voiles et sans mystérieux ornements, m'apparut dans sa grandeur et dans sa nudité. Cette église sans tabernacle ni sanctuaire, ces vitraux blancs éclairés d'un brillant soleil, ces bancs de bois où trône l'égalité (du moins à l'heure de la prière), ces murs froids et lisses, tout cet aspect d'ordre qui semble établi d'hier dans une église catholique dévastée, théâtre refroidi d'une installation toute militaire, me frappèrent de respect et de tristesse. Çà et là, quelques figures de pélicans et de chimères, vestiges de l'ancien culte, se roulaient comme plaintives et enchaînées autour des chapiteaux de colonnes. Les grandes voûtes n'étaient ni papistes ni huguenotes. Élevées et profondes, elles semblaient faites pour recevoir sous toutes les formes l'aspiration vers le ciel, pour répondre sur tous les rhythmes à la prière et à l'invocation religieuse. De ces dalles, que n'échauffent jamais les genoux du protestant, semblaient sortir des voix graves, des accents d'un triomphe calme et serein, puis des soupirs de mourant et les murmures d'une agonie tranquille, résignée, confiante, sans râle et sans un gémissement. C'était la voix du martyre calviniste, martyre sans extase et sans délire, supplice dont la souffrance est étouffée sous l'orgueil austère et la certitude auguste.

Naturellement, ces chants imaginaires prirent dans mon cerveau la forme du beau cantique de l'opéra des Huguenots; et tandis que je croyais entendre au dehors les cris furieux et la fusillade serrée des catholiques, une grande figure passa devant mes yeux, une des plus grandes figures dramatiques, une de plus belles personnifications de l'idée religieuse qui aient été produites par les arts dans ce temps-ci, le Marcel de Meyerbeer.

Et je vis debout cette statue d'airain, couverte de buffle, animée par le feu divin que le compositeur a fait descendre en elle. Je la vis, ô maître! pardonnez à ma présomption, telle qu'elle dut vous apparaître à vous-même quand vous vîntes la chercher à l'heure hardie et vaillante de midi, sous les arcades resplendissantes de quelque temple protestant, vaste et clair comme celui-ci. O musicien plus poëte qu'aucun de nous, dans quel repli inconnu de votre âme, dans quel trésor caché de votre intelligence avez-vous trouvé ces traits si nets et si purs, cette conception simple comme l'antique, vraie comme l'histoire, lucide comme la conscience, forte comme la foi? Vous qui naguère étiez à genoux dans les profondeurs voluptueuses de Saint-Marc, bâtissant sur des proportions plus vastes votre église sicilienne, vous imprégnant de l'encens catholique à l'heure sombre où les flambeaux s'allument et font étinceler les parois d'or et de marbre, vous laissant saisir et ployer par les émotions tendres et terribles du saint lieu; comment donc, en entrant dans le temple de Luther, avez-vous su évoquer ses austères poésies et ressusciter ses morts héroïques?—Nous pensions que votre âme était inquiète et timide à la façon de Dante, lorsque, entraîné dans les enfers et dans les cieux par son génie, il s'épouvante ou s'attendrit à chaque pas. Vous aviez surpris les secrets des chœurs invisibles, lorsqu'à l'élévation de l'hostie les anges de mosaïque du Titien agitent leurs grandes ailes noires sur les fonds d'or de la voûte byzantine et planent sur le peuple prosterné. Vous aviez percé le silence impénétrable des tombeaux, et, sous les pavés frémissants des cathédrales, vous aviez entendu la plainte amère des damnés et les menaces des anges de ténèbres. Toutes ces noires et bizarres allégories, vous les aviez saisies dans leur sens profond et dans leur sublime tristesse. Entre l'ange et le démon, entre le ciel et l'enfer fantastiques du moyen âge, vous aviez vu l'homme divisé contre lui-même, partagé entre la chair et l'esprit, entraîné vers les ténèbres de l'abrutissement, mais protégé par l'intelligence vivifiante et sauvé par l'espoir divin. Vous aviez peint ces luttes, ces effrois et ces souffrances, ces promesses et ces enthousiasmes en traits sérieux et touchants, tout en les laissant enveloppés de leurs poétiques symboles. Vous aviez su nous émouvoir et nous troubler avec des personnages chimériques et des situations impossibles. C'est que le cœur de l'homme bat dans l'artiste et porte brûlantes toutes les empreintes de la vie réelle; c'est que l'art véritable ne fait rien d'insignifiant, et que la plus saine philosophie et les plus douces sympathies humaines président toujours aux plus brillants caprices du génie.

Mais n'était-il pas permis de croire, après cette œuvre catholique de Robert, que toute votre puissance et toute votre inspiration s'étaient allumées dans votre intelligence allemande (c'est-à-dire consciencieuse et savante), sous le ciel de Naples ou de Palerme? N'êtes-vous pas un homme grave et profond du Nord, fait homme passionné par le climat méridional? Dans votre abord d'une modestie si touchante, dans votre langage si plein de grâce et de vivacité timide, dans cette espèce de combat que votre enthousiasme d'artiste semble livrer à je ne sais quelle fierté craintive d'homme du monde, je retrouvai tout le charme de votre œuvre, tout le piquant de votre manière. Mais la sublimité du grand moi intérieur voilée par l'usage et la réserve légitime des paroles, je me demandais si vous mèneriez longtemps de front la science et la poésie, l'Allemagne et l'Italie, la pompe du catholicisme et la gravité du protestantisme; car il y avait déjà du protestantisme dans Bertram, dans cet esprit sombre et révolté qui interrompt parfois ses cris de douleur et de colère, pour railler et mépriser la foi crédule et les vaines cérémonies qui l'entourent. Ce beau contraste du doute audacieux, du courage désespéré, au milieu de ces soupirs mystiques et de ces élans enthousiastes vers les saints et les anges, accusait déjà une réunion de puissances diverses, une vive intelligence de transformation de la pensée et du caractère religieux dans l'homme. On a dit à propos des Huguenots qu'il n'y a pas de musique protestante, non plus que de musique catholique: ce qui équivaut à dire que les cantiques de Luther qu'on chante en Allemagne n'ont pas un caractère différent du chant grégorien de la chapelle Sixtine; comme si la musique n'était qu'un habile arrangement de sons plus ou moins bien combinés pour flatter l'oreille, et que le rhythme seul approprié à la situation dramatique suffît pour exprimer les sentiments et les passions d'un drame lyrique! J'avoue que je ne comprends pas, et je me demande si la principale beauté de Guillaume Tell ne consiste pas dans le caractère pastoral helvétique, si admirablement senti et si noblement idéalisé.

Mais il a été émis sur votre compte bien d'autres paradoxes pour l'intelligence desquels je me creuserais vainement la tête. Jusqu'à ce que la lumière se fasse, je reste convaincu qu'il est au pouvoir du plus beau de tous les arts de peindre toutes les nuances du sentiment et toutes les phases de la passion. Sauf la dissertation métaphysique (et pour ma part je n'y ai pas regret), la musique peut tout exprimer. La description des scènes de la nature trouve en elle des couleurs et des lignes idéales, qui ne sont ni exactes ni minutieuses, mais qui n'en sont que plus vaguement et plus délicieusement poétiques. Plus exquise et plus vaste que les beaux paysages en peinture, la symphonie pastorale de Beethoven n'ouvre-t-elle pas à l'imagination des perspectives enchantées, toute une vallée de l'Engaddine ou de la Misnie, tout un paradis terrestre où l'âme s'envole, laissant derrière elle et voyant sans cesse s'ouvrir à son approche des horizons sans limites, des tableaux où l'orage gronde, où l'oiseau chante, où la tempête naît, éclate et s'apaise, où le soleil boit la pluie sur les feuilles, où l'alouette secoue ses ailes humides, où le cœur froissé se répand, où la poitrine oppressée se dilate, où l'esprit et le corps se raniment et, s'identifiant avec la nature, retombent dans un repos délicieux?

Quand les bruits désordonnés du Pré aux Clercs s'effacent dans le lointain, et que le couvre-feu fait entendre sa phrase mélancolique, traînante comme l'heure, mourante comme la clarté du jour, est-il besoin de la toile peinte en rouge de l'Opéra et de l'escamotage adroit de six quinquets pour que l'esprit se représente l'horizon embrasé qui pâlit peu à peu, les bruits de la ville qui expirent, le sommeil qui déploie ses ailes grises dans le crépuscule, le murmure de la Seine qui reprend son empire à mesure que les chants et les cris humains s'éloignent et se perdent?—A ce moment de la représentation, j'aime à fermer les yeux, et à voir un ciel beaucoup plus chaud, une cité colorée de teintes beaucoup plus vraies, n'en déplaise à M. Duponchel, que sa belle décoration et le jeu habile de sa lumière décroissante. Que de fois j'ai juré contre le lever du soleil qui accompagne le dernier chœur du second acte de Guillaume Tell! O toile! ô carton! ô oripeaux! ô machines! qu'avez-vous de commun avec cette magnifique prière où tous les rayons du soleil s'étalent majestueusement, grandissent, flamboient; où le roi du jour apparaît lui-même dans sa splendeur et semble faire éclater les cimes neigeuses pour sortir de l'horizon à la dernière note du chant sacré? Mais la musique a sous ce rapport une puissance bien plus grande encore. Il n'est pas besoin d'une mélodie complète; il ne faut que des modulations pour faire passer des nuées sombres sur la face d'Hélios et pour balayer l'azur du ciel, pour soulever le volcan et faire rugir les cyclopes au sein de la terre, pour ramener la brise humide et la faire courir sur les arbres flétris d'épouvante. Alice paraît, le temps est serein, la nature chante ses harmonies sauvages et primitives. Tout à coup les sorcières roulent sous ses pas les anneaux de leur danse effrénée. Le sol s'ébranle, les gazons se dessèchent, le feu souterrain émane de tous les pores de la terre gémissante, l'air s'obscurcit, et des lueurs sinistres éclairent les rochers.—Mais la ronde du sabbat s'enfonce dans les cavernes inaccessibles, la nature se ranime, le ciel s'épure, l'air fraîchit, le ruisseau reprend son cours suspendu par la terreur; Alice s'agenouille et prie.