XII
A M. NISARD

Monsieur,

Il y a bien peu de critiques qui vaillent la peine qu'on accepte ce qu'elles ont de louangeur ou qu'on rétorque ce qu'elles ont d'erroné. Si je reçois avec reconnaissance ce que la vôtre a de bienveillant, et si j'essaie de combattre ce qu'elle a de sévère, c'est que j'y trouve, en même temps que le talent et la lumière, un grand fonds de tolérance et de bonne foi.

S'il ne s'agissait pour moi que de vanité satisfaite, je n'aurais que des remerciments à vous offrir; car vous accordez à la partie imaginative de mes contes beaucoup plus d'éloges qu'elle n'en mérite. Mais, plus je suis touché de votre suffrage, plus il m'est impossible d'accepter votre blâme à certains égards, et c'est pour m'en disculper que je commets (bien malgré moi, et contrairement à mes habitudes) l'impertinence de parler de moi à quelqu'un dont je n'ai pas l'honneur d'être connu.

Vous dites, monsieur, que la haine du mariage est le but de tous mes livres. Permettez-moi d'en excepter quatre ou cinq, entre autres Lélia, que vous mettez au nombre de mes plaidoyers contre l'institution sociale, et où je ne sache pas qu'il en soit dit un mot. Lélia pourrait aussi répondre, entre tous mes essais, au reproche que vous m'adressez de vouloir réhabiliter l'égoïsme des sens, et de faire la métaphysique de la matière. Indiana, ne m'a pas semblé non plus, lorsque je l'écrivais, pouvoir être une apologie de l'adultère. Je crois que dans ce roman (où il n'y a pas d'adultère commis, s'il m'en souvient bien), l'amant (ce roi de mes livres, comme vous l'appelez spirituellement) a un pire rôle que le mari. Le Secrétaire intime a pour sujet (si je ne me trompe pas absolument sur mes intentions) les douceurs de la fidélité conjugale. André n'est ni contre le mariage, ni pour l'amour adultère. Simon se termine par l'hyménée, ni plus ni moins qu'un conte de Perrault ou de madame d'Aulnoy; et enfin dans Valentine, dont le dénoûment n'est ni neuf ni habile, j'en conviens, la vieille fatalité intervient pour empêcher la femme adultère de jouir, par un second mariage, d'un bonheur qu'elle n'a pas su attendre. Dans Leoni, la question du mariage n'est pas plus en jeu que dans Manon Lescaut, dont j'ai essayé, dans un but tout artistique, de faire une sorte de pendant, et où certes l'amour effréné pour un indigne objet, la servitude qu'un être corrompu dans sa force impose à un être aveugle dans sa faiblesse, n'est pas présenté dans ses résultats sous des couleurs plus engageantes que dans le roman inimitable de l'abbé Prévost. Reste donc Jacques, le seul qui ait été assez heureux, je crois, pour obtenir de vous quelque attention, et c'est, à coup sûr, plus qu'aucune production de moi ne mérite encore de la part d'un homme grave.

Il est bien possible qu'en effet Jacques prouve tout ce que vous y avez trouvé d'hostile à l'ordre domestique. Il est vrai qu'on y a trouvé tout le contraire aussi, et que l'on a pu avoir également raison. Quand un livre, si futile qu'il soit, ne prouve pas clairement, uniquement, sans contestation et sans réplique, ce qu'il veut prouver, c'est la faute du livre, mais non pas toujours celle de l'auteur. Comme artiste, il a péché grossièrement; sa main sans expérience et sans mesure a trompé sa pensée; mais comme homme, il n'a pas eu l'intention de mystifier le public ou d'altérer les principes de l'éternelle vérité.

On raconte à Florence et à Milan beaucoup d'anecdotes vraies ou fausses sur l'immortel Benvenuto Cellini. On m'a dit qu'il lui arrivait souvent d'entreprendre un vase et d'en dessiner la forme et les proportions avec soin; mais quand il en était à l'exécution, il lui arrivait de se passionner si singulièrement pour certaine figure ou pour certain feston, qu'il se laissait entraîner à grandir l'une pour la poétiser, et à déplacer l'autre pour lui donner une courbe plus gracieuse. Alors, emporté par l'amour du détail, il oubliait l'œuvre pour l'ornement, et, s'apercevant trop tard de l'impossibilité de revenir à son premier dessein, au lieu d'une coupe qu'il avait commencée, il produisait un trépied; au lieu d'une aiguière, une lampe; au lieu d'un Christ, une poignée d'épée. Ainsi, en se contentant lui-même, il mécontentait ceux à qui son travail était destiné.

Tant que Cellini fut dans la force de son génie, cet emportement fut une qualité de plus, chaque œuvre de sa main fut complète et irréprochable dans son genre; mais quand la persécution, le désordre de sa vie, le cachot, les voyages et la misère l'eurent éprouvé, sa main moins ferme et son inspiration moins prompte produisirent des ouvrages d'un fini merveilleux dans les détails et d'une maladresse inconcevable dans l'ensemble. La coupe, le trépied, l'aiguière et la poignée d'épée se rencontrèrent dans son cerveau, se firent la guerre, se réunirent, et enfin trouvèrent place tous ensemble dans des compositions sans forme et sans usage, comme sans logique et sans unité. Ce que l'on attribue au grand Benvenuto, dans la décrépitude de son génie, arrive tous les jours au talent incomplet qui n'a pas encore atteint sa virilité, et qui peut-être, hélas! ne sortira jamais de son enfance. C'est ce qui m'est arrivé en écrivant Jacques; et, sans doute, tous mes autres récits se ressentent de cette hâte d'ouvrier ardent et malhabile, qui se complaît à la fantaisie du moment, et qui manque le but à force de s'amuser aux moyens.

Ce n'est donc pas au lecteur qui m'a si favorablement et si durement jugé, que j'en appelle de ses propres arrêts; c'est à l'artiste dont le talent a eu sans doute aussi ses jours de jeunesse et ses heures de tentation. Celui-là devrait être très-retenu en fait de conclusions, et savoir que ce qu'il y a de plus difficile au monde, ce que l'on peut appeler le triomphe et le couronnement de la volonté, c'est de dire ce qu'on veut dire et de faire ce qu'on veut faire.

C'était donc bien plus à la main-d'œuvre qu'à l'intention que vous eussiez dû vous en prendre de ce qui blesse la raison dans mes livres. Il ne fallait peut-être pas m'attribuer aussi résolument un but antisocial; il ne fallait certainement pas non plus me croire aussi ingénieux, aussi savant et aussi ferme dans mon procédé de fabrication. En un mot, le talent est peut-être beaucoup au-dessous et la conscience beaucoup au-dessus de ce que vous avez imaginé de moi. La vie des trois quarts des artistes se consume à produire les parties incomplètes d'un tout qui reste et meurt à jamais enfoui dans le sanctuaire de leur pensée.