Mais vous, monsieur, qui jugez de si haut cette question sociale, vous philosophe indulgent, moraliste sensible et fort, qui ne croyez point au danger des livres réputés immoraux, pourquoi en écrivant, à propos de moi, ces trois ou quatre belles pages sur la morale publique, avez-vous perdu une si bonne occasion de gourmander l'esprit de cupidité, les habitudes de débauche et de violence qui de la part de l'homme autorisent ou provoquent les crimes de la femme dans un si grand nombre d'unions? N'eussiez-vous pas rempli d'une manière plus complète le devoir que vous vous êtes imposé envers la société, si vous vous fussiez prononcé avec force en faveur de cette antique morale chrétienne qui prescrit la douceur et la chasteté au chef de la famille? Il n'est pas question ici de cas d'exception, d'unions mal assorties. Toutes les unions possibles seront intolérables tant qu'il y aura dans la coutume une indulgence illimitée pour les erreurs d'un sexe, tandis que l'austère et salutaire rigueur du passé subsistera uniquement pour réprimer et condamner celles de l'autre. Je sais bien qu'il y a un certain courage à oser dire en face à toute une génération qu'elle est injuste et corrompue. Je sais bien qu'à écrire tout ce qu'on pense on se fait beaucoup d'ennemis parmi ceux qui se trouvent bien des vices du temps, et qu'on doit s'attendre, quand on a eu cette franchise, à subir pendant le reste de ses jours une persécution qui ne s'arrêtera pas devant le seuil de la vie privée; mais je sais aussi que lorsque certaines femmes ont eu ce courage, il ne serait pas indigne d'un homme, et surtout d'un homme de conscience et de talent, de faire grâce à ce qu'il y a de manqué dans leurs efforts, de donner assistance et protection à ce qui peut s'y rencontrer de brave et de sincère.
Si vous aviez vécu au temps où Tartufe fut persécuté comme une œuvre d'impiété, vous eussiez été de ceux qui, bien loin de se constituer les champions de l'hypocrisie, résistèrent, de toute la puissance de leur conviction et de toute la pureté de leur cœur, aux sournoises interprétations de la critique; vous eussiez écrit et signé de votre propre sang, alors comme aujourd'hui, que la pensée qui produisit le Tartufe fut une pensée éminemment pieuse et honnête, que Dieu n'est pas attaqué dans la personne d'un cagot, que la paix et la dignité des familles ne sont pas compromises quand on en chasse d'infâmes intrigants. Il est vrai que Tartufe est un chef-d'œuvre, et qu'il mérite toutes les sympathies des âmes élevées, et comme sujet et comme exécution.
Mais si la plume de tels écrivains est à jamais brisée, si les vigoureuses couleurs des grands siècles sont perdues, si au lieu d'Aristophane, de Térence et de Molière, il ne nous reste plus que George Sand et compagnie, l'éternelle infirmité humaine n'en est pas moins encore, sous les yeux du philosophe critique, saignante, lépreuse, digne d'horreur et de compassion. L'éternel rêve des cœurs simples, la justice, n'en est pas moins debout (au loin, il est vrai), mais radieux, mais nécessaire, mais appelant à soi tous les efforts et tous les désirs. Réduits à juger de pâles compositions, ne serait-ce pas, messieurs, une raison de plus pour vous autres de vous en prendre au fond des choses, et d'épargner l'apôtre pour encourager le principe? C'est ainsi que vous suppléeriez à l'insuffisance de nos moyens, et que vous restitueriez au siècle ce qui lui manque en force et en génie.
Il me reste à vous remercier, monsieur, pour les bons conseils que vous m'avez donnés. Je m'accuse, je le répète; car si vous ne m'avez pas toujours bien compris, c'est ma faute et non la vôtre. L'homme qui contemple une bataille du haut de la montagne juge mieux des fautes et des pertes des armées que celui qui marche dans la poussière et dans l'enivrement du combat. Ainsi le critique sans passion en sait plus long sur l'artiste bouillant et sur son travail que l'artiste lui-même. Socrate avait souvent occasion de dire à ses disciples: «Vous alliez me définir la science, et vous m'avez défini la musique et la danse; ce n'est pas là ce que je vous demandais, et ce n'est pas là ce que vous vouliez me répondre.»
FIN.
NOTES:
[A] La première édition de cet ouvrage formait deux volumes.
[B] Robert n'a pas représenté, dans son beau tableau des Pêcheurs vénitiens, un seul individu de la race pure indigène. Il a été à Chioggia, il a fait poser des Chioggiotes, et il nous a montré des échantillons d'une très-belle race, forte, maigre, brune, grave, et nullement vénitienne. Cette presqu'île de Chioggia, voisine de Venise, est habitée par une colonie d'origine grecque, asiatique peut-être. Ils se marient entre eux, et mêlent fort rarement leur sang à celui de la population vénitienne.
[C] Le stali des gondoliers, qui est, je crois, un reste de la langue franque que parlaient les gondoliers turcs, à la mode autrefois à Venise, signifie à droite; siastali signifie à gauche.
[D] El figo col tabaro strapazza; c'est une expression dont se sert le peuple de Venise.