—Rien n'est décidé à cet égard, mon ami, je te le jure, et je te jure surtout, par ce qu'il y a de plus sacré, par ton honneur et par ton fils, que si tu mets à mon mariage la condition que je me séparerai de cet enfant, je ne me marierai jamais!
—Tu es donc toujours la même, ô femme étrange et admirable! s'écria Vandoni exalté. Tu es donc toujours mère avant tout! Tu préfères donc toujours tes enfants à la gloire, à la richesse, à l'amour même!
—A la richesse et à la gloire, très-certainement, répondit-elle avec un sourire calme. Quant à l'amour, dans ce moment-ci, je n'ose te répondre; mais ce qu'il y a de certain, c'est que je connais mon devoir, et que mon premier devoir c'est celui de tout sacrifier, même l'amour, à ces enfants de l'amour. Le plus épris, le plus fidèle des amants peut se consoler, mais des enfants ne retrouvent jamais une mère.
—Eh bien, je pars tranquille, dit Vandoni en lui serrant la main, et je n'exige plus de toi qu'une promesse. Jure-moi de ne point épouser ce prince si charmant, mais si jaloux, avant un an d'ici! Je ne puis me persuader qu'il soit meilleur que moi et qu'il voie toujours d'un œil calme ces gages de tes amours passées. Je connais ta clairvoyance, la fermeté et la promptitude de tes sacrifices quand le sort de tes enfants te semble compromis. Je sais fort bien pourquoi tu n'as pu me supporter longtemps! c'est que j'avais beau faire, je détestais la ressemblance de ta Béatrice avec le misérable Tealdo Soavi. Eh bien, d'ici à un an, le prince de Roswald détestera Salvator, si ce n'est déjà fait; si aujourd'hui, peut-être, la vue de cet enfant ne lui est pas déjà insupportable. Pas d'entraînement trop subit, pas de coups de tête, je t'en supplie, ma chère Lucrezia; et tu resteras toujours libre, car je m'en rends bien compte, maintenant que je suis sage et désintéressé dans la question: la liberté absolue est le seul état qui te convienne, et la tendre mère de quatre enfants de l'amour ne doit pas confier leur sort à la vertu d'un mari, quelque assurée qu'elle soit.
—Je crois que tu as raison, dit Lucrezia, et j'entends avec plaisir la voix calme de mon ancien ami. Sois tranquille, frère! ta vieille camarade, ta sœur fidèle n'exposera pas, dans un moment d'enthousiasme, l'avenir des enfants qu'elle adore.
—Maintenant, adieu! dit Vandoni en la pressant sur son cœur avec une tendresse chaste et profonde. Adieu, l'être que j'aime encore le mieux sur la terre! Je ne te reverrai pas de si tôt, peut-être. Je ne chercherai pas à te revoir; je vois que je troublerais tes amours, et je t'avoue que je ne suis pas assez fort pour les voir sans souffrir. Quand tu auras un intervalle de repos et de liberté, à travers tes sublimes et folles passions, appelle-moi un instant à tes pieds; j'y resterai docile et soumis, heureux de te voir et d'embrasser mon fils, jusqu'à ce que tu me dises comme aujourd'hui: «Va-t'en, j'aime, et ce n'est pas toi!»
Si Vandoni était brusquement parti sur ce noble épanchement, il eût été ce que Dieu l'avait fait, un bon esprit et un bon cœur. Si, au lieu de courir le monde d'émotions factices que lui imposait son emploi, il eût pu demeurer quelque temps dans cette disposition chaleureuse et vraie, il eût reparu transformé sur la scène, et le public eût peut-être été fort surpris d'avoir à applaudir un excellent artiste, au lieu de sourire patiemment aux froides et correctes déclamations d'un comédien utile.
Mais on n'évite point sa destinée, et le prince Karol reparaissant tout à coup, Vandoni retrouva tout à coup son affectation. Il voulut lui faire un discours d'adieux, dans lequel il s'efforçait d'insinuer délicatement les idées et les sentiments sous l'empire desquels il venait de se trouver. Il échoua complétement; il ne dit que des choses embrouillées, sans goût, sans suite, et, passant du grave au doux, du plaisant au sévère, il fut tour à tour emphatique et trivial, pédant et ridicule.
Il est vrai que l'air hautain et impatient du prince, ses réponses sèches et ses saluts ironiques étaient faits pour démonter un acteur plus habile que Vandoni. Ce dernier vit bien qu'il manquait son effet; et, se rejetant sur l'aplomb maladroit du comédien sifflé, il se retourna vers la Floriani, en lui disant d'un air un peu débraillé: «Ma foi, je crois que je patauge, et que je ferai bien d'en rester là, si je ne veux m'enfoncer tout à fait, et te faire rougir de ton pauvre camarade. N'importe, tu parleras à ma place quand je serai parti, et tu diras que ton ami est un bon diable, qui ne veut faire de peine à personne.» Quelle chute!
Salvator Albani, qui avait occupé ces deux heures à tâcher de distraire Karol, s'empressa, avec sa bienveillance accoutumée, de passer sur toutes ces misères l'éponge de la politesse et de l'enjouement affectueux. Il prit Vandoni sous le bras, en lui disant qu'il était charmé d'avoir fait connaissance avec lui, qu'il irait le voir dans la première ville d'Italie où ils se retrouveraient ensemble; enfin, qu'il allait lui tenir compagnie en se promenant avec lui jusqu'à Iseo, où Vandoni avait laissé son voiturin.