Pourtant elle s'humilia longtemps avec une mansuétude infinie devant ce malheureux enfant, qui ne voulait point parler parce qu'il ne le pouvait pas.

Qu'eût-il pu dire, en effet? Le désordre où sa raison était tombée était trop douloureux pour être volontaire. Suivre le conseil de Lucrezia, l'injurier, lui faire de sanglants reproches, l'eût soulagé sans doute; mais il n'avait pas la faculté de répandre ses tourments au dehors, parce qu'il n'avait pas l'égoïsme de vouloir les faire partager. Et puis, injurier sa maîtresse! il eût préféré la tuer; il se fût tué avec elle, emportant sa passion dans la tombe. Mais l'outrager en paroles, il lui semblait que s'il eût pu s'y résoudre, il l'aurait condamnée devant Dieu et que Dieu les eût séparés dans l'éternité. Pour en venir là, il eût fallu ne plus l'aimer, et plus il souffrait par elle, plus il se sentait l'esclave de la passion.

Elle ne put que deviner ce qui se passait en lui, car il ne se révéla que par des réponses détournées et des réticences douloureuses. Il se défendait faiblement en apparence, mais, au fond, sa retenue était invincible, et le nom de Vandoni ne pouvait venir sur ses lèvres.

—Voyons, lui dit la Floriani lorsqu'elle fut au bout de sa patience et qu'elle eut épuisé toutes les forces de son amour à lui arracher quelques paroles vagues, d'une profondeur ou d'une obscurité effrayantes: «Voyons, mon pauvre ange, vous êtes jaloux et vous n'en voulez pas convenir? Vous, jaloux! Ah! qu'il m'est amer de le constater, moi, que vous avez habituée à planer, sur les ailes d'un amour sublime, au-dessus de toutes les misères humaines! Que vous me faites de mal, et que j'étais loin de croire cela possible de votre part! Ah! laissez-moi ne vous répondre que par des reproches douloureux et francs. Vous ne voulez pas m'en faire; je le préférerais parce que je pourrais me disculper, au lieu que je suis réduite à chercher de quoi j'ai à me défendre. Mais avant de vous parler raison, puisqu'il le faut, laissez-moi me plaindre, laissez-moi pleurer! C'est le dernier cri de l'amour heureux qui s'exhale vers le ciel d'où il était descendu, et où il va retourner maintenant pour toujours! Laissez-moi vous dire que vous avez commis aujourd'hui un grand crime contre moi, contre vous-même et contre Dieu, qui avait béni notre confiance infinie l'un pour l'autre. Hélas! vous avez souillé par le soupçon la passion la plus pure, la plus complète, la plus délicieuse de ma vie. Je n'avais jamais aimé, je n'avais jamais été heureuse; pourquoi m'arrachez-vous sitôt ma joie, mes délices? Vous m'avez entraînée dans le ciel, et vous me rejetez brutalement sur la terre! Mon Dieu, mon Dieu! je ne le méritais pas, je nageais avec toi dans l'empyrée. Je croyais à l'éternité de cette béatitude. Tout ce qui est de ce monde ne me paraissait plus que rêves et fantômes; excepté mes enfants, que j'emportais dans mes bras vers ce monde supérieur, je n'avais plus souci de rien... Et à présent, il faut descendre, il faut marcher sur les sentiers humains, se déchirer aux épines, se froisser contre les rochers... Allons, vous l'avez voulu. Parlons donc de ces choses-là, de Vandoni, de mon passé, et de ce que l'avenir peut me réserver de devoirs, d'embarras et d'ennuis. J'espérais les traverser seule, vous laissant calme et indifférent à ces misères, étrangères à notre passion. Le fardeau du travail et des devoirs d'ici-bas m'eût été léger si j'avais pu vous préserver d'y toucher. Vous ne vous en seriez pas seulement aperçu, si vous étiez resté vous-même, et si vous aviez conservé la suprême confiance qui nous faisait si forts et si purs!... Vous l'avez perdue, vous m'avez retiré le talisman qui m'eût rendue invulnérable à la douleur et à l'inquiétude. Je vais maintenant vous dire quelles obligations pèsent sur ma vie réelle, quels ménagements je dois garder, quels devoirs ma conscience me trace. Mais, pour les comprendre, il faut vous donner la peine de raisonner un peu, de connaître mon passé, de le juger, et d'en tirer une conclusion sérieuse, une fois pour toutes!... Vandoni...

—Ah! s'écria Karol, tremblant comme un enfant, ne prononcez plus ce nom, et faites-moi grâce de tout ce que vous voulez me dire. Je n'ai pas encore, je n'aurai peut-être jamais la force de l'entendre. Je hais ce Vandoni, je hais tout ce qui dans votre vie n'est pas vous-même. Que vous importe! Il n'entre pas dans vos devoirs de me réconcilier avec ce qui me froisse et me révolte autour de vous. Laissez-moi, puisque cela m'est possible et n'est possible qu'à moi, voir en vous deux êtres distincts. L'un que je n'ai pas connu et que je ne veux pas connaître; l'autre que je connais, que je possède, et que je ne veux pas voir mêlé aux choses que je déteste. Oui, oui, Lucrezia, tu l'as dit, ce serait descendre et retomber dans la fange des sentiers humains. Viens sur mon cœur, oublions les atroces souffrances de cette journée et retournons à Dieu. Que t'importe ce qui s'est passé en moi? Cela me regarde, et j'ai la force de le subir, puisque j'ai celle de t'aimer autant que si rien ne m'avait troublé! Non, non, pas d'explications, pas de récits, pas de confidences, pas de raisonnements. Prends-moi dans tes bras, et emporte-moi loin de ce monde maudit où je ne vois pas clair, où je ne respire pas, où je suis condamné à ramper plus bas que les autres hommes, si j'y retombe sans ton amour et sans mon enthousiasme.»

La Floriani se contenta de cette fausse réparation, ou, de guerre lasse, elle feignit de s'en contenter; mais, en cela, elle eut grand tort, et se précipita d'elle-même dans un abîme de chagrins. Karol s'habitua, dès ce jour, à croire que la jalousie n'est point une insulte et qu'une femme aimée, peut et doit la pardonner toujours.

Elle retrouva, au salon, vers minuit, Salvator qui venait de reconduire Vandoni et qui eut la délicatesse de ne pas lui dire combien il avait trouvé ce brave garçon ridicule et ennuyeux. Elle n'eut pas le courage de lui confier à quel point le prince avait été irrité de la présence de son ancien amant; mais elle ne put s'empêcher d'admirer combien l'amitié est plus indulgente, secourable et généreuse que l'amour. Car elle ne se dissimulait plus les travers de Vandoni, et elle voyait bien que Salvator s'était dévoué pour l'en débarrasser.

Lucrezia se retira auprès de ses enfants, résolue à oublier les chagrins de cette journée et à dormir, pour s'éveiller, comme une mère vigilante et active, au point du jour. Mais quoiqu'elle eût acquis plus que personne, dans sa vie de douleurs, la faculté de laisser reposer ses chagrins et de dormir avec, comme un pauvre soldat en campagne dort au bivouac avec sa faim et ses blessures, elle ne put fermer l'œil de la nuit, et tous les souvenirs amers qui s'étaient assoupis dans son sein, depuis quelque temps, s'y ranimèrent un à un, puis tous ensemble, pour la torturer sans relâche. Elle vit, comme autant de spectres railleurs et menaçants, ses erreurs et ses déceptions, les ingrats qu'elle avait faits et les méchants qu'elle n'avait pas pu convertir. Elle lutta vainement contre l'épouvante du passé, en se réfugiant dans le présent. Le présent ne lui offrait plus de sécurité, et les anciennes douleurs ne se ranimaient ainsi que parce qu'une douleur nouvelle, plus profonde que toutes les autres, venait leur donner carrière.