—Je ne trouvais rien à répondre là-dessus, vous dis-je, reprit Lucrezia, un peu impatientée. Faut-il donc, quand vous me faites une observation, que je baisse la tête en silence, quand même je ne suis point persuadée qu'elle vaille la peine d'être faite?

—Il faut donc devenir étranger l'un à l'autre sur tout ce qui touche au monde réel, dit Karol avec un soupir. Nous nous entendrions si peu sur ce point, que je dois apparemment me taire ou n'ouvrir la bouche que pour faire rire!»

Il bouda deux heures pour ce fait, après quoi il n'y songea plus et redevint aussi aimable que de coutume; mais la Floriani fut triste pendant quatre heures, sans bouder et sans montrer sa tristesse.

Le lendemain, ce fut autre chose, je ne sais quoi, moins encore; et, le surlendemain, on fut triste de part et d'autre, sans cause apparente.

Salvator n'avait pas vu la pureté éclatante du bonheur de ces deux amants en son absence. A peine arrivé, il ne voyait, au contraire, que le retour de Karol à ses anciennes susceptibilités. Il le trouvait, tantôt plein d'affection, tantôt plein de froideur pour lui. Il ne s'en étonnait pas, l'ayant toujours vu ainsi; mais il se disait avec chagrin que la cure n'était point radicale, et il revenait à la conviction que ces deux êtres n'étaient point faits l'un pour l'autre.

Après plusieurs jours d'observations et de réflexions sur ce sujet, il résolut de s'en expliquer avec son ami et de l'amener, malgré lui, à se révéler. Il savait que ce n'était point facile, mais il savait aussi comment il devait s'y prendre.

—Cher enfant, lui dit-il, environ une semaine après son retour à la villa Floriani, je voudrais, s'il est possible, obtenir de toi une réponse à la question suivante: Sommes-nous encore pour longtemps ici?

—Je ne sais pas, je ne sais pas, répondit Karol d'un ton sec, et, comme si cette demande l'eût fort importuné; mais, un instant après, ses yeux se remplirent de larmes, et il parut prévoir, par la manière dont il regarda Salvator, que leur séparation lui semblait inévitable.

—Je t'en prie, Karol, reprit le comte Albani, en lui prenant la main, une fois, en ta vie, essaie de te faire une idée de l'avenir par complaisance pour moi, qui ne puis rester dans une éternelle attente des événements. Autrefois, c'est-à-dire avant de venir ici, tu te retranchais toujours sur l'état de ta santé, qui ne te permettait de faire aucun projet. «Fais de moi tout ce que tu voudras, disais-tu; je n'ai aucune volonté, aucun désir.» A présent, les rôles sont changés, et ta santé ne peut plus te servir de prétexte; tu te portes fort bien, tu as pris de la force... Ne secoue pas la tête; je ne sais où en est ton moral, mais je vois fort bien que ton physique va au mieux. Tu ne te ressembles plus, ta figure a changé de ton et d'expression, tu marches, tu manges, tu dors comme tout le monde. L'amour et Lucrezia ont fait ce miracle; tu ne t'ennuies plus de la vie, tu te sens fixé apparemment. C'est à mon tour d'être incertain et de ne plus voir clair devant moi. Voyons, tu veux rester ici n'est-ce pas?

—Je ne sais pas si je pourrais partir, quand même je le voudrais, répondit Karol, extrêmement malheureux d'avoir à répondre clairement: je crois que je n'en aurais pas la force, et pourtant je le devrais.