—Très-bien; quand tu retourneras à tes grands parents, ils t'absoudront, à coup sûr; mais ils ne diront pas moins qu'il est indigne de toi d'avoir été l'amant d'une comédienne, si longtemps et si sérieusement. Ils te pardonneraient plus aisément, ces vertueux amis, d'avoir eu cent caprices de ce genre qu'une passion.

—Je ne te crois point; mais s'il en était ainsi, raison de plus pour que je rompe sans regret avec ma famille et toutes nos anciennes relations.

—A la bonne heure, ce sont gens admirables, mais fort ennuyeux, que les grands parents; il y a longtemps que je laisse gronder les miens sans les interrompre. Si tu veux être mauvaise tête, aussi... c'est fort inattendu, fort plaisant, mais, vive Dieu! je m'en réjouis! Cependant, cher Karol, il y a une autre famille à laquelle tu ne penses pas, c'est celle de la Floriani, et tu l'as pour témoin de vos amours.

—Ah! tu touches enfin le point douloureux, s'écria le prince, frissonnant comme à la morsure d'un serpent. Son père, oui, ce misérable, qui nous prend pour des histrions mourant de faim et recevant ici l'aumône du logement et de la nourriture! C'est hideux, et j'ai failli partir en lui entendant dire cela à Biffi.

—Le père Menapace nous fait cet honneur? répondit Salvator en éclatant de rire.... Mais voyant combien Karol prenait au sérieux ce ridicule incident, il essaya de le calmer.

—Si tu avais raconté à la Lucrezia cette bouffonne aventure, lui dit-il, elle t'eût répondu de manière à t'en consoler, et voici ce que cette brave femme t'aurait dit: «Mon enfant, je n'ai jamais eu que des amants dans la détresse, tant j'avais frayeur de passer pour une fille entretenue. Vous avez des millions, on peut croire que vous me rendez de grands services, et je vous aime tant, que je n'y ai pas songé ou que je m'en moque; oubliez donc les billevesées de mon père et de Biffi, comme j'oublie pour vous le monde entier.» Tu vois donc bien, Karol, que tu lui dois de n'être pas si chatouilleux à l'endroit de l'opinion. Mais parlons de ses enfants, mon ami, y as-tu songé?

—Est-ce que je ne les aime pas? s'écria le prince. Est-ce que je voudrais les éloigner d'elle un seul instant?

—Mais est-ce qu'ils ne grandiront pas? Est-ce qu'ils ne comprendront jamais? Je sais bien qu'ils sont tous enfants naturels, qu'ils ne se souviennent pas de leurs pères, et qu'ils sont encore dans cet âge heureux où ils peuvent se persuader qu'une mère suffit pour qu'on vienne au monde. Comment elle sortira un jour de cet embarras vis-à-vis d'eux, et ce qui se passera de sublime ou de déplorable dans le sein de cette famille, cela ne nous regarde ni l'un ni l'autre. J'ai foi aux merveilleux instincts de la Floriani pour s'en tirer avec honneur. Mais ce n'est pas une raison pour que tu compliques sa situation par ta présence continuelle. Tu ne sauras ou tu ne voudras jamais mentir. Comment cela pourra-t-il s'arranger?»

Karol, qui ne connaissait pas l'expansion des paroles, lorsqu'il était au comble du chagrin, cacha son visage dans ses mains et ne répondit pas. Il avait déjà pressenti cet affreux problème, depuis le jour où les enfants de la Floriani, le faisant souffrir de leurs rires et de leurs cris, la vision de l'avenir avait passé vaguement devant ses yeux. L'idée de devenir un jour l'ennemi naturel et le fléau involontaire de ces enfants adorés, s'était liée naturellement au premier instant d'ennui et de déplaisir qu'ils lui avaient causé.

—Tu déchires les entrailles de la vérité, dit-il enfin à son ami, et tu me les jettes toutes sanglantes à la figure. Tu veux donc que je renonce à mon amour, et que je meure? Tue-moi donc tout de suite. Partons!