—Que signifient ces prétendues visions, madame, et quel soupçon cachez-vous sous ces allégories?»

Ainsi parle Orio d'une voix tonnante et en se levant d'un air farouche. Naam s'élance vers lui, et s'attache à son vêtement. Elle ne comprend pas ses paroles, mais elle lit dans ses yeux étincelants la haine et la menace. Orio se calme, son emportement pourrait le trahir et confirmer les soupçons de Giovanna. D'ailleurs Giovanna est calme, et, pour la première fois de sa vie, elle affronte d'un air impassible la colère d'Orio.

«J'exige que vous me répétiez ces paroles terribles qui doivent me causer tant d'effroi, reprend Orio d'un air ironique. Si vous me les cachez, Giovanna, je croirai que tout ceci est une ruse de femme pour me persifler.

—Je vous les dirai donc, Orio: car ceci n'est point un jeu, et les puissances invisibles qui interviennent dans nos destinées planent au-dessus des vaines fureurs qu'elles excitent en nous. Le spectre du comte Ezzelin m'a montré une large et horrible blessure par laquelle s'écoulait tout son sang, et il m'a dit: «Madame, votre époux est un assassin et un traître.»

—Rien de plus? dit Orio, pâle et tremblant de colère. Votre esprit a trop d'indulgence pour mon mérite, madame, et je m'étonne que les fantômes de vos rêves trouvent de si douces choses à vous dire de moi. A votre prochaine entrevue, veuillez leur dire que je leur conseille de s'expliquer mieux ou de garder le silence; car il est imprudent de parler à la légère, et les visions pourraient bien être de mauvais protecteurs pour les créatures humaines qu'il leur plaît de hanter.»

En parlant ainsi Orio se retira, et l'arrêt de Giovanna fut prononcé dans son coeur.

La nuit est venue, l'épouse d'Orio n'a goûté ni sommeil durant la nuit ni calme durant le jour. Sa tranquillité n'est qu'extérieure, son âme est en proie à mille tortures. Elle a deviné l'horrible vérité: elle n'espère plus rien; elle cherche, au contraire, à augmenter par l'évidence la certitude de sa honte et de son malheur.

L'horloge a sonné minuit. Un profond silence règne dans l'île et dans le château. Le temps est calme et clair, la mer silencieuse. Giovanna est à sa fenêtre secrète. Elle entend l'approche de la barque au pied du rocher. Elle voit des ombres se dresser sur la rive, et comme des taches noires se mouvoir régulièrement sur le sable blanc. Ce n'est ni Orio ni Naam, car le lévrier écoute et ne donne aucun signe d'affection ni de haine. La barque s'éloigne; mais les ombres qui en sont sorties ont disparu, comme si elles se fussent enfoncées dans la profondeur du rocher.

Cette fois, l'air est si sonore et la mer si paisible que les moindres bruits arrivent à l'oreille de Giovanna. Les anneaux de fer ont crié faiblement dans leurs crampons; l'échelle a grincé sous le poids d'un homme: une voix a appelé d'en haut avec précaution; plusieurs voix ont murmuré d'en bas; un signal, le cri d'un oiseau de nuit mal imité, a été échangé. Tout rentre dans le silence. L'oeil ne peut rien saisir; la base du rocher rentre en cet endroit sous la corniche des roches supérieures. Mais tout à coup des mouvements sourds, des sons inarticulés ont retenti aux entrailles de la terre. Giovanna colle son oreille sur le tapis de sa chambre. Elle entend le bruit de plusieurs personnes qui se meuvent comme dans une cave située au-dessous de son appartement. Puis elle n'entend plus rien.

Mais elle veut éclaircir entièrement le mystère. Cette fois, ce n'est plus à l'instinct divinatoire et à la révélation angélique des songes qu'elle demandera la lumière, c'est au témoignage de ses sens. Elle ne songe plus à mettre son voile: peu lui importe d'être reconnue et maltraitée. Demi-nue et les cheveux flottants, elle court sans précaution dans les galeries et dans les escaliers, elle s'élance vers la tour de Soranzo. Elle ne connaît plus la pudeur de l'orgueil outragé, ni la timide soumission de la femme, ni la crainte de la mort. Elle veut savoir et mourir. Orio a donné cependant des ordres sévères pour que la porte de ses appartements soit gardée à vue. Mais les consciences coupables craignent l'horreur de la nuit. Le garde, qui voit venir à lui cette femme échevelée avec tant d'assurance et les yeux animés d'une résolution désespérée, la prend à son tour pour un spectre, et tombe la face contre terre. Cet homme avait égorgé, quelques jours auparavant, sur une galiote marchande, une belle jeune femme avec ses deux enfants dans ses bras. Il croit la voir apparaître, et s'imagine entendre sa voix plaintive lui crier: